Les inconvénients du tout public

Notre démarche se veut avant tout pragmatique. Elle consiste à rendre la dépense publique la plus efficiente possible dans les spécialités qui sont les nôtres : emploi, formation professionnelle et insertion par l’activité économique. Nous ne sommes pas défavorables aux interventions de l’État, mais celles-ci doivent être menées avec plus de doigté et se baser davantage sur les apports des économistes et les expériences de la société civile. L’engagement et l’action ne sont pas l’apanage des seuls politiques, comme l’intérêt général n’est pas le domaine réservé de l’administration. Nous verrons que les meilleurs exemples ne sont ni forcément les plus connus, ni les plus coûteux.

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Ainsi, nous estimons qu'en face des chômeurs, les fonctionnaires et les salariés du public ne sont pas toujours les mieux placés pour défendre et incarner l’intérêt collectif, ni les mieux armés pour mener à bien les politiques publiques. Ce sont les premiers, pourtant, à protester lorsque des opérateurs privés viennent les concurrencer sur des missions et des compétences qu’ils jugent régaliennes et leur revenant de droit. Ironie du sort, depuis la création de Pôle Emploi (2008/2009), la plupart des salariés sont devenus du personnel de droit privé, mais sur la base du volontariat, moyennant une augmentation de leur rémunération. Il n'en demeure pas moins qu'ils considèrent la gestion du chômage par des organismes privés très onéreuse et peu efficace. En effet, des comparaisons ont été effectuées soulignant que les équipes de Pôle Emploi sont plus performantes que leurs homologues du privé pour faire sortir les demandeurs d'emploi du chômage. Une étude de la DARES (1), publiée en janvier 2012, a confirmé que l’accompagnement des chômeurs accompli par le service public de l'emploi obtenait de meilleurs résultats : 43% de retour à l’emploi contre 38% chez les opérateurs privés. Cela dit, lorsqu'il s'agit de regarder de près le coût réel de toutes ces opérations et la nature du public concerné, le mystère reste entier.

Pôle Emploi est incontournable dans le système français. Cette position dominante, héritée de son histoire (2), explique les freins politiques et institutionnels inhérents à un service public très bureaucratisé qui admet très peu la concurrence ou l’émergence d'un réseau privé indépendant (lucratif ou non) pouvant être a priori plus efficient et de meilleure qualité. Sur le terrain, Pôle Emploi est perçu comme un service régalien: il est considéré et il se considère comme au-dessus des partenaires sociaux, des exécutifs locaux (collectivités territoriales) et des prestataires privés. Comme ces derniers ont besoin de lui légalement pour négocier des partenariats et à accéder aux marchés publics, il impose son fonctionnement centralisé avec la bénédiction de l’État, dont il est le bras armé.

Bien qu'une loi favorable aux opérateurs privés de placement (OPP) ait été instituée en 2005 (loi Borloo) avant la création de Pôle Emploi, celui-ci bénéficie toujours d'une situation privilégiée qui rend toute comparaison relative ou impossible avec les OPP et les structures locales, notamment les associations, spécialisées dans l'accompagnePole emploiment et l'insertion des demandeurs d'emploi. C’est Pôle Emploi qui gère la plupart des dispositifs liés aux politiques publiques de l'emploi; c'est encore lui qui dispose de l'exclusivité de certains outils et qui recense le nombre de demandeurs d'emploi par catégories. Le fait qu’il soit juge et partie dans le système, c'est-à-dire ordonnateur, financeur et opérateur, ne permet pas aux autres acteurs de l'emploi de se distinguer, ni de se passer de ses services.

En France, comme dans toute démocratie, la puissance publique est incarnée en premier lieu par le monde politique et son administration. Elle représente la loi et l’intérêt général. Par nécessité, elle éprouve une forte inclination à se vouloir et à se croire indispensable, en toute circonstance, en maintenant à distance légale l’organisation privée pour mieux la contrôler (législations, impôts, marchés publics et subventions). Elle repose systématiquement, selon Alain Minc (www.capitalisme.fr, Grasset 2000), sur une sainte trinité : « monopole, nationalisation et statut », trois façons de concevoir la vie en société en se protégeant au maximum de l’économie de marché, du chômage et de la pauvreté. Au point (parfois) de perdre le sens des réalités et devenir ingouvernable...

Toutefois, l’économie marchande n’est pas une science exacte. Elle contribue, dans plusieurs secteurs d’activité, notamment industriels, au chômage et à la dégradation de l’environnement, mais aussi plus largement à l'endettement des entreprises, des États et des ménages. Elle entraîne aussi des inégalités de revenus. Elle n’est pas non plus une fin en soi, ni la solution à tous les problèmes posés par la vie en société. Elle ne s’intéresse qu’aux personnes solvables, celles dotées d’un capital, capables de consommer ou d’accéder à un crédit. Elle est fondée sur la production, l’échange et la consommation de biens et de services. Ses thuriféraires plaident pour une concurrence libre et non faussée dont les bienfaits présumés sont difficiles à cerner dans la vraie vie, surtout en France, où les interventions publiques sont pléthoriques et rarement évaluées selon des indicateurs ou des critères identifiables par tous.

  1. Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques dépendant des ministères de l’emploi et de l’économie.
  2. du temps ou Pôle Emploi était encore l'agence nationale pour l'emploi (ANPE) agissant séparément du réseau paritaire des assedics, chargé uniquement de l'accueil et de l'indemnisation des demandeurs d'emploi (avant 2009). A l'époque, les agents titulaires de l'ANPE étaient recrutés par voie de concours, comme les fonctionnaires. Ils seraient encore plus de 5000 au sein de Pôle Emploi (10% de l'effectif total) à avoir gardé cette équivalence de statut avec la fonction publique.

Efficience Emploi le, 30 septembre 2013