Les français ne travaillent plus assez

Dans son dernier livre, "Ce modèle social que le monde ne nous envie plus", Jean-Olivier Hairault, économiste et chercheur, nous exprime ses réserves quant au modèle social français qu’il juge à bout de souffle (1). Au moment où le gouvernement de Manuel Valls annonce le remplacement, dès 2016, de la prime pour l'emploi et du RSA activité par la prime d'activité, son analyse nous rappelle certains choix politiques contestables depuis ces quarante dernières années et nous éclaire sur les fragilités économiques de l'hexagone.

 

AUTEUR : PIERRE GANDOSSI

Sans nous abreuver de trop de chiffres et de tableaux, l’auteur nous livre les raisons du mal français. Temps de travail en baisse, pré-retraites longtemps encouragées, disparition de secteurs entiers de l’industrie, refus de créer des emplois peu qualifiés car jugés « indécents », systèmes d’aides multiples aux effets pervers : « en voulant éviter à tout prix le chômage, explique-t-il, la France a fait le choix de l’inactivité. »

Hélas, la France a opté pour la réduction des heures travaillées avec la retraite à 60 ans (1981), les 35 heures (1998) et le soutien intéressé au pré-retraites estimant que le partage du temps de travail était la meilleure façon de diminuer le taux de chômage. Elle a fait le choix également de la protection des salariés contre l’emploi en refusant de:

  • réduire le SMIC dans certaines branches
  • baisser les charges des entreprises
  • développer le temps partiel
  • alléger les procédures de licenciement en mettant l'accent sur la conciliation et la médiation.

Pour que la France redresse la tête, Jean-Olivier Hairault conseille à nos gouvernants de négocier la sortie des 35h, de cibler les exonérations de charges sur les personnes peu qualifiées, de diminuer les minima sociaux, de réduire le montant et la durée des allocations chômage et de promouvoir la flexisécurité et l’apprentissage, seules mesures pragmatiques susceptibles d’infléchir la courbe du chômage.

Comme d'autres avant lui, il constate une diminution du nombre d’ouvriers et d’employés, conséquence de la concurrence accrue entre les entreprises. Ceux-ci sont remplacés par une main d’œuvre moins coûteuse originaire des pays les plus pauvres ou par des machines ou des robots qui permettent aux entreprises de supprimer les tâches les plus répétitives et les plus éprouvantes pour la santé tout en gagnant en productivité. Il défend le bien-fondé des petits boulots (emplois réguliers ou temporaires de quelques jours ou quelques heures). Moins productifs que les anciens emplois industriels, détruits ces 40 dernières années, il considère néanmoins qu’ils possèdent certaines vertus: impossibles à délocaliser, ils sont un bon moyen de lutter contre le chômage, l’assistanat et le travail au noir.

Pourtant, au nom de la protection générale des salariés, la gauche au pouvoir a préféré les neutraliser, en obligeant tous les employeurs (sauf les particuliers et l'intérim) à recruter désormais sur la base minimum de 24h/semaine. Une exigence relative, selon la CFDT, car la loi prévoit de multiples dérogations (loi du 14 juin 2013 sur la sécurisation de l'emploi), notamment pour les contrats d'usage et les emplois saisonniers. Toutefois, pour Efficience Emploi, cette nouvelle législation n'est pas de nature à encourager les employeurs à embaucher. Nous avons écrit dans cette même rubrique "insertion"  à plusieurs reprises que cette politique dirigiste, faite de taxes et de réglementations supplémentaires, étouffe les initiatives et relance le travail non déclaré.

La droite n’a pas été mieux inspirée, lorsqu’elle était au pouvoir avant 2012. Elle a créé le RSA (Revenu de Solidarité Active) dont les performances en matière de retour vers l'emploi sont faibles. Plus préoccupant, le nombre d'allocataires ne cesse de grimper étant donné la persistance du chômage. Pour marquer leur différence, certains leaders de droite, dont Laurent Wauquiez, exhortent depuis les bénéficiaires du RSA à travailler, sans rémunération supplémentaire, au moins cinq heures par semaine pour le compte de la collectivité. Pour Efficience Emploi, cette façon de penser montre surtout que les politiques n'ont pas pris conscience de la réalité ou feignent de ne pas voir que les petits boulots, sans être le nirvana, sont l'un des seuls moyens à la disposition des pouvoirs publics pour barrer la route aux excès des politiques de redistribution, trop nombreuses pour rendre incitative la reprise d'emploi.

La preuve, sans le dire ouvertement, le gouvernement de Manuel Valls a décidé de remplacer, dès 2016, la prime pour l'emploi et le RSA activité par la prime d'activité qui sera étendue aux moins de 25 ans, y compris aux étudiants et aux apprentis, mais sous certaines conditions qui restent à définir. Celle-ci vise à accepter un emploi, même faiblement rémunéré (en d'autres termes, à admettre l'intérêt des petits boulots) afin de rendre le travail "payant". Elle se déclenchera dès le premier euro perçu jusqu'à 1750 euros par mois et viendra compléter le salaire obtenu, pour creuser l'écart avec l'indemnisation du chômage et le RSA socle (ancien RMI ou RSA sans activité). Son montant pourra osciller entre 15 et moins de 300 euros mensuels, selon l'activité et la situation familiale du bénéficiaire. Plus de 5,6 millions d'actifs y sont éligibles, pour un coût de 4 milliards d'euros/an pour l’État. Comme le budget du RSA activité est en augmentation constante depuis que la gauche est arrivée au pouvoir en mai et juin 2012, il se pourrait que la note soit plus salée...

 

L'économie nationale peut redécoller si les français acceptent de travailler plus

 

Revenons à Jean-Olivier Hairault. Selon lui et d'après l'INSEE, la France souffre de ne plus avoir assez d’actifs chez les jeunes et les seniors. Leurs taux d’emploi sont parmi les plus faibles des pays européens et de l'OCDE : 28,6% pour les 15-24 ans et 45,6% pour les 55-64 ans. Par ailleurs, notre pays tient encore son rang sur le plan technologique, mais il s'effrite. Il souffre aussi d'une fiscalité trop pesante sur la création de richesse, d'où la nécessité d'un bing bang politique et social.

Il déplore aussi que la France n’accepte pas davantage le libre-échange et la concurrence, précisément le processus de "destruction créatrice", attribué à l’économiste autrichien du milieu du XX siècle, Joseph Schumpeter. En effet, des études sérieuses ont confirmé depuis qu'un mouvement continuel de destructions et de créations d'emploi est à l’œuvre dans l'économie: 10 000 emplois disparaissent et autant se créent chaque jour ouvrable en France. Pour rester compétitives, les entreprises sont tenues en permanence d'innover et de maîtriser leurs coûts si elles veulent rester en vie. Le capitalisme fonctionne ainsi, en tout cas pour l'instant. Quand le nombre de destructions d'emploi dépasse le nombre de créations d'emploi, le chômage remonte et la situation économique se dégrade. Les pays essaient alors de limiter les conséquences économiques et sociales de cette concurrence en protégeant d'abord les entreprises et les emplois sur leurs territoires. Pour essayer de maintenir l'activité économique, rares sont ceux qui ne mettent pas en place des mesures protectionnistes, plus ou moins efficaces à court terme, mais souvent négatives à long terme pour le pouvoir d'achat et le taux de chômage. Nous pensons aux mesures suivantes:

  • la dévaluation de leurs monnaies
  • la majoration élevée de leurs barrières douanières
  • la réservation de certains marchés publics aux entreprises nationales, malgré les traités européens qui limitent les pratiques anticoncurrentielles
  • les subventions importantes versées à certains secteurs d'activité, considérés comme stratégiques ou d'intérêt national, comme l'agriculture, l'énergie et les transports
  • et le freinage législatif ou administratif des licenciements.

Ces mesures défensives permettent d'échapper un temps à la concurrence, mais elles ne règlent en rien les problèmes de compétitivité et d'innovation des entreprises pouvant les amener un jour ou l'autre à disparaître.  D'après Jean-Olivier Hairault, la défense systématique des emplois existants est un leurre. Seuls les politiques et les syndicalistes essaient de nous faire croire autre chose, mais nous savons tous qu’aucune entreprise n’a vocation à être immortelle. Seules les plus grandes sont secourues aux frais du contribuable, car la répercussion de leurs difficultés peut avoir des effets désastreux et immédiats sur l'économie nationale. Au final, leurs restructurations ne se réalisent pas sans l'application d'un plan social et sans le départ d'une partie des salariés sous la forme de licenciements déguisés (pré-retraites, départs volontaires, etc.).

« En gros, pour Denis Clerc, fondateur du mensuel Alternatives économiques (2), Jean-Olivier Hairault suggère tout simplement de transformer des pauvres inactifs en travailleurs pauvres et de faire plonger en dessous du seuil de pauvreté 2 à 3 millions de smicards. Dans ces conditions, l’économie serait une science lugubre », conclut-il. Une critique sévère, mais pas forcément fausse. Pourtant, les pays développés qui ont redressé leurs économies et réussi à diminuer leurs taux de chômage ont appliqué une bonne part des solutions décapantes, proposées par l’auteur de ce livre. Il s'agit du Canada, des États-Unis, du Royaume-Uni, de l'Allemagne, de l'Autriche, des Pays-Bas, de la Suisse et des pays nordiques. Des pays, dont le modèle social est loin d'être identique, mais qui dans beaucoup de circonstances se montrent plus pragmatiques et plus libéraux sur le plan économique que la France.

Il n’y a pas de fatalité, selon Jean-Olivier Hairault, l’économie nationale est prête à redécoller si on lui en donne les moyens et si les français acceptent de travailler plus !

 

Contribution rédigée par Pierre Gandossi pour Efficience Emploi le, 23 avril 2015

 

(1) Ce modèle social que le monde ne nous envie plus, Jean-Olivier Hairault, Albin Michel, mars 2015. L'auteur est économiste et chercheur au Cepremap (Centre pour la recherche économique)

(2) Critique du livre par Denis Clerc, parue dans le mensuel Alternatives économiques, n°345, avril 2015, page 87.