Entretien avec Alain Bernier, secrétaire général du GROUPE ID’EES

Efficience Emploi : merci de nous recevoir dans vos locaux de Chenôve, à côté de Dijon. Il nous semble intéressant de pouvoir interviewer un technicien de l’insertion comme vous pour se faire une idée plus précise du fonctionnement d’une structure d’insertion par l’activité économique dont l’action s’étend presque à toute la France. Vos fonctions principales consistent à veiller à la bonne exécution des missions d’insertion, confiées au GROUPE ID’EES par plusieurs financeurs publics que sont l’État, les régions, les départements, les communes et le Fonds Social Européen.

Alain Bernier : en effet, nous sommes en lien aussi avec les  maisons de l’emploi, les programmes départementaux d’insertion en direction des bénéficiaires du Revenu de Solidarité active (RSA), les Plans locaux pour l’Insertion et pour l’Emploi (PLIE), destinés aux chômeurs de longue durée, les fonds de dotation de l’UINM (Union des Industries Nationales et Métallurgiques) et quelques financeurs privés.

Lors du dialogue de gestion avec les services l’État, nous négocions une enveloppe financière de préférence adaptée à nos besoins. Celle-ci peut varier selon notre activité en cours d’année et des limites budgétaires qui nous sont fixées. Avec nos propres services et nos filiales, nous prenons soin du bon déroulement de chaque dossier. Nous faisons en sorte que les bilans quantitatifs et qualitatifs correspondent scrupuleusement à nos objectifs et à la demande de nos commanditaires. Si des corrections s’appliquent, nous avons pour consigne de nous ajuster au plus vite, seule manière de rester dans la "course".

Efficience Emploi : quel est votre parcours professionnel et pourquoi avez-vous choisi  de travailler dans l’insertion?

Alain Bernier : j’ai commencé par enseigner la philosophie en Afrique et dans le cadre de mon service national. J’ai poursuivi l'enseignement aux orphelins des apprentis d’Auteuil. J’ai ensuite démissionné de l’Éducation Nationale pour travailler à la Fédération professionnelle des travaux publics. J’ai œuvré à la rénovation des fonctions et des diplômes, le but de mon action était de promouvoir des métiers plutôt mal perçus par l’opinion en général. Nommé secrétaire général de la Fédération professionnelle des travaux publics de Bourgogne, j’ai exercé des fonctions de lobbying pour le compte d’une corporation qui en avait grand besoin. J’ai appris à négocier avec les salariés sur un certain nombre de sujets liés aux conditions de travail et j’ai contribué au montage d’Unité de formation en apprentissage (UFA) dans divers établissements scolaires de la région.
En 2001, je suis devenu coordonnateur de la formation professionnelle du MEDEF Bourgogne. Mon action consistait à sensibiliser et à développer la formation dans les entreprises. A ce titre, j’ai contribué au cours de ma mission au développement des relations entre les entreprises traditionnelles et les structures d’insertion par l’activité économique (SIAE) m'amenant à réaliser plusieurs enquêtes autour de l’insertion. J’ai aussi organisé des manifestations dont l’objet était de rapprocher les deux parties et de lever certains préjugés.  A ce moment là, j’ai rencontré Pierre CHOUX, le fondateur du GROUPE, et j’ai rejoint le GROUPE ID’EES en 2007. J’ai hérité d’un poste de secrétaire général, chargé de la communication et des conventions avec nos partenaires financiers. Pour ce poste, mon expérience au sein du monde patronal s’est avérée déterminante. J’avais déjà, de part mes fonctions précédentes, une bonne connaissance des administrations publiques (État et collectivités), des syndicats et des organismes de formation. J’avais le bon profil, selon Pierre CHOUX, pour faire le lien entre tous ces acteurs et assurer la promotion et la reconnaissance du GROUPE ID’EES. Comme j’étais intéressé pour travailler dans l’insertion, la rencontre a eu lieu.

"Notre point fort est sans nul doute notre diversification"

Efficience Emploi :   Est-ce que vous pouvez nous présenter maintenant le GROUPE ID’EES?

Alain Bernier : Le Groupe est présent dans différents secteurs d’activité : services aux entreprises, services aux collectivités et sous-traitance industrielle  (voir la présentation de l’entreprise à la fin de l’interview). Il emploie un peu plus de 400 permanents et salarie plus de 4000 personnes en insertion par an. Il obtient un taux de sortie vers l’emploi de 65% en moyenne. L’entreprise est viable sur le plan économique : l’insertion ne représente sur le plan financier que 6,7 millions euros, soit un peu plus de 12% des fruits de son activité générale. Son chiffre d’affaires est de 55 millions d'euros, dont 27 millions sont reversés à la collectivité sous la forme d’impôts, de taxes et de cotisations, soit près de 4 euros pour 1 euro de financement public.  Le GROUPE est divisé  en deux branches :

  •  l’une regroupe 6 entreprises d’insertion (EI), implantées en Bourgogne, qui emploient 200 permanents et 422 salariés en insertion en équivalent temps plein (ETP)
  •  l’autre rassemble les entreprises de travail temporaire d’insertion (ETTI), lesquelles font travailler 120 permanents et 600 salariés d’insertion en ETP, disséminés dans 32 agences dans toute la France.

Efficience Emploi : quels sont les points forts et les points faibles de votre activité?

Alain Bernier : notre point fort est sans nul doute notre diversification. Toutefois, nos activités dans la sous-traitance industrielle subissent des fluctuations importantes qui nous rendent dépendants de quelques donneurs d’ordre. C’est la raison pour laquelle, nous nous servons de notre expérience dans le recyclage et le tri des déchets pour développer une nouvelle activité que nous espérons prometteuse. Nous sommes en train de concevoir un produit d’isolation, à base de fibre de carton (bio cellulose), en vue de le commercialiser. La prise de risque est importante, mais nous sommes déterminés à réussir.

Efficience Emploi : là où il y a une volonté, il existe un chemin…

Alain Bernier : absolument. Sans projet nouveau, une entreprise se meurt. De surcroît, nous n’avons pas d’endettement majeur. Nous n’avons aucune excuse pour ne pas agir. Les années précédentes, nous dégagions des résultats positifs, mais depuis 2014, la situation se complique un peu : nous affichons des pertes relatives, à cause d’une baisse de notre activité dans l’intérim, liée évidemment à la crise économique. Or, l’intérim d’insertion représente les deux tiers de notre chiffre d’affaires et entre 75 à 85% de nos résultats.

Efficience Emploi : vos relations avec l’administration sont-elles bonnes?

Alain Bernier : dans l’ensemble, oui, sauf dans deux départements où les services de l’État sont très critiques vis-à-vis des SIAE en général. En l’occurrence, le travail temporaire est décrié de manière injuste. Il est pointé du doigt de manière systématique par certains de nos interlocuteurs comme l’un des secteurs responsables de la remontée du chômage. Or, le relèvement de l’intérim annonce souvent un retour de la croissance économique.
L’argumentation autour des financements est très présente dans nos échanges. Les représentants de l’État n’hésitent pas à nous demander des comptes afin de vérifier le bien-fondé des subventions qui nous sont versées. Ils sont dans leur rôle. Ils peuvent être parfois très exigeants, lorsqu’il s’agit de redistribuer les crédits restants de l’IAE non dépensés dans l’année écoulée. A cet effet, une bourse aux postes d’insertion a été créée dans plusieurs départements. Elle permet de gérer intelligemment, à la hausse comme à la baisse, un certain nombre de postes d’insertion qui n’ont pas trouvé preneur, en raison d'une activité insuffisante. Notre intérêt en tant que SIAE est de maintenir un niveau constant d’activité pour préserver les postes d’insertion dont nous sommes bénéficiaires. Cependant, la moindre hausse ne nous est pas forcément profitable, d’autres SIAE peuvent avoir besoin de postes supplémentaires.

Efficience Emploi : les relations avec vos financeurs ne sont pas toujours cousues de fil blanc. Ils semblent oublier que sans votre activité économique, l’insertion serait réduite à sa plus simple expression. Au lieu d’être suspicieux, ils devraient se réjouir et vous remercier pour votre engagement en faveur des demandeurs d’emploi et des publics les plus en difficulté. Cela dit, il est normal aussi qu’ils contrôlent la bonne utilisation de l’argent public.  Vos relations avec les élus sont-elles plus simples?

Alain Bernier : nous bénéficions d’un écho favorable avec la gauche. C’est moins évident avec la droite. L’IAE ne correspond pas à sa culture économique d'origine, mais à force de rencontres et d’explications, beaucoup d’élus de l’UMP et de l’UDI se rallient à notre projet et soutiennent nos activités. Nos relations avec eux sont importantes pour nous faire connaître, obtenir des marchés et gérer le mécontentement éventuel de certains salariés. Pour être plus efficace, nous avons recruté une personne habilitée dont la mission est justement de faire du lobbying auprès des politiques, qu’ils soient de gauche ou de droite.  Les élections départementales et régionales de 2015 nous obligent à la vigilance. Nous devons nous préparer aux changements politiques à venir, surtout informer les nouveaux élus de nos activités et de nos initiatives pour éviter les mauvaises surprises…

Efficience Emploi : et avec les entreprises?

Alain Bernier : le GROUPE est adhérent au MEDEF Bourgogne comme d’autres entreprises. Nous avons des intérêts partagés et d’excellentes relations avec les représentants économiques locaux. Que demander de plus ? La plupart d’entre eux ont compris que nous étions un sas d’entrée avant l’économie traditionnelle et que nous partagions au quotidien des préoccupations communes. Notre engagement principal reste tourné vers l’IAE : nous sommes affiliés à la Fédération nationale des entreprises d’insertion, ex Conseil national des entreprises d’insertion (CNEI). Patrick Choux, notre directeur général, est le président de l’association des entreprises d’insertion de Bourgogne. Nous avons aussi des salariés permanents impliqués dans l’intérim d’insertion, en particulier en Lorraine et en PACA, au sein des unions régionales des entreprises d’insertion (UREI). Ils défendent tout simplement un modèle d’entreprise avec lequel ils sont en phase. Nous participons également, au niveau national, au fonctionnement des organismes paritaires collecteurs agréés (OPCA), que ce soit OPCALIA (MEDEF) ou l’AGEFOS (CGPME), dont la mission est de promouvoir la formation professionnelle des salariés.

Efficience Emploi : en ce qui concerne les conditions de travail des salariés, quelle convention collective (CCN) appliquez-vous ?

Alain Bernier : pour les entreprises d’insertion, nous nous appuyons sur le droit commun et sur des accords d’entreprise spécifiques. Pour l’intérim d’insertion, sur la convention collective nationale (CCN) du travail temporaire.

Efficience Emploi : nous constatons que le GROUPE ID’EES fonctionne sur des bases qui sont celles d’une véritable entreprise. Sa crédibilité sociale a pour origine principale son activité économique, puisque seulement 12% de ses produits sont des subventions liées à l’insertion par l’activité économique (IAE). A contrario, par exemple, des ateliers et chantiers d’insertion  (ACI) dont l’activité dépend à 70% des crédits publics pour éviter toute concurrence déloyale avec des entreprises commerciales. Nous ne plaidons pas pour autant pour leur disparition, mais nous estimons que leurs activités devraient relever d’un autre poste budgétaire que celui de l’IAE. Les considérer comme des SIAE à part entière, comme le font les pouvoirs publics aujourd’hui, rend les performances des autres SIAE illisibles au niveau national. Cette indétermination des genres fait de l’IAE un modèle confus et mal évalué. Pour en savoir plus, nous vous invitons à découvrir nos autres contributions publiées sur notre site dans la rubrique insertion.

Propos recueillis et rédigés par Efficience Emploi le, 2 mars 2015 

 

Le GROUPE I’DEGroupe Id'ees seulES existe depuis 1985. Il a été créé en Côte d’Or par deux anciens « éducateurs de rue », Pierre CHOUX et Jacques DANIERE. Leur choix fut d’associer dans un même projet : une pédagogie active et volontariste en direction de personnes en situation de rupture ou en difficulté d’insertion professionnelle et les responsabilités de chefs d’entreprise avec les engagements et les risques qui leur incombent.
Le GROUPE ID’EES est présent dans 27 départements de France, en région parisienne, à Lyon et à Marseille. Il salarie plus de 4000 personnes en insertion et obtient un taux de sortie vers l’emploi de 65% en moyenne. Elles sont encadrées et gérées par plus de 400 permanents représentant 320 postes à temps plein.
Les activités du GROUPE sont : l’agencement de magasins et d’espaces publics, le Bâtiment ( carrelage, menuiserie, placo, plafonds, peinture, revêtements de sol), les espaces verts et les aires sportives (entretien, création), la fabrication de produits de conditionnement en carton à partir d’emballages non conformes, la restauration collective, les activités de traiteur, l’organisation d’évènementiels (réceptions et séminaires), la propreté (entretien, nettoyage), l’exploitation de centres de tri de déchets, le transport, les déménagements,  les livraisons, le portage de repas et le travail temporaire. Une autre partie de ses activités concerne la sous-traitance industrielle avec les secteurs suivants : santé, pharmacie, cosmétique, agro-alimentaire, ameublement, textile, confection,  connectique, copacking, électronique, électromécanique, câblerie, plasturgie, électroménager et industrie du verre.
Le GROUPE ID’EES est une société par actions simplifiées (SAS), il représente un groupe d’entreprises qui  en sont les filiales, elles-mêmes constituées en SAS, SARL ou EURL. D’un point de vue capitalistique, elles sont détenues en majorité par le GROUPE ID’EES lui-même. Les principaux actionnaires sont : les fondateurs du GROUPE, APRIL GROUP, la MACIF,  SITA (SUEZ), la société d’investissement France Active (SIFA), l’association REALISE,  SIPEMI (AG2R), SODEXO et ADECCO.
Son chiffre d’affaires est de 55 millions d’euros. Il reçoit des financements publics (Etat, Fonds Social Européen (FSE), collectivités territoriales, divers) à hauteur de 6,7 millions euros.  Le GROUPE reverse à la collectivité (impôts, taxes, et cotisations) la coquette somme de 27 millions euros, soit 4 euros pour 1 euro de financement public.

Pour en savoir plus: www.groupeidees.fr