Associations Intermédiaires: “il faudrait les multiplier par 3 sur le territoire national”

Entretien avec René Esquenet, président de l’Union Nationale des Associations Intermédiaires (UNAI) qui regroupe 165 structures adhérentes dans toute la France. L’UNAI est une association nationale qui cherche à distinguer les associations intermédiaires (AI) des autres structures de l’insertion par l’activité économique (SIAE) que sont, entre autres, les entreprises de travail temporaire d’insertion (ETTI), les entreprises d’insertion (EI) et les ateliers et chantiers d’insertion (ACI). Il insiste sur le fait qu’elles n’effectuent pas la même activité, bien que leur finalité, l’insertion des chômeurs et des publics prioritaires, soit identique. Les SIAE qui se rapprochent le plus de l’activité des AI sont les ETTI (entreprises commerciales), créées après la loi contre les exclusions de 1998, dans le but de stopper le développement des AI dans le secteur marchand, jugé déloyal et inquiétant sur le plan concurrentiel, notamment vis-à-vis de l’intérim.

Les associations intermédiaires (AI) ne peuvent pas mettre à disposition du personnel dans le secteur marchand plus de 16h, sans l’autorisation préalable de Pôle Emploi. Plus contraignant, le nombre d’heures effectué dans le secteur marchand avec un même salarié ne doit pas dépasser 240h/an ou 480/heures tous les 2 ans. Cette disposition draconienne date de 1998, elle a mis fin aux quelques dérives constatées çà et là dans le pays, sans grand danger, nous semble-t-il, pour l’intérim. La question que nous nous sommes posés est : fallait-il en arriver à une loi spécifique pour que l’esprit de la loi en général soit respecté ? Pas si sûr, surtout que les AI parviennent toujours, malgré les nombreuses entraves administratives, juridiques et sociales qui ont jalonné leurs routes, à concilier, avec originalité, viabilité économique et utilité sociale. Gérées de façon désintéressée, toujours selon la loi, les AI sont des associations, un peu particulières, non assujetties aux impôts commerciaux; elles sont en capacité de fonctionner comme une entreprise traditionnelle, puisqu’elles vendent leurs services (mise à disposition de personnel), à titre onéreux, aux: particuliers, associations, collectivités publiques, administrations et entreprises. A Efficience Emploi, nous pensons qu’elles auraient dû pouvoir continuer à mettre à disposition le même salarié dans le secteur marchand, au moins 3 mois dans l’année, sans impérativement passer par la case Pôle Emploi. Ceci n’empêchait nullement l’administration compétente d’effectuer a posteriori des contrôles. Le législateur a préféré éviter autant que possible le mélange des genres : en réitérant le principe selon lequel, l’activité marchande doit aller au secteur lucratif. C’est l’activité elle-même qui détermine la fiscalité de la structure et non son statut juridique, son objet social ou l’intention de ses dirigeants. Pour en savoir plus, nous vous conseillons de lire notre contribution écrite, intitulée : « les associations intermédiaires en danger ».

Efficience Emploi : Monsieur Esquenet bonjour, merci de nous recevoir chez vous à Compiègne dans les locaux de votre association intermédiaire, dénommée : Partage et travail. Nos analyses sur les AI ne font que confirmer notre impression générale : peu de décideurs publics connaissent vraiment ces SIAE, originales et efficaces, limitées depuis plus 20 ans dans leur développement par des pouvoirs publics qui semblent suspicieux à leur égard, estimant qu’il s’agit d’abord et avant tout d’associations qui donnent des petits boulots à des chômeurs, principalement chez des particuliers et dans des collectivités. Leur efficacité sur le plan économique et en matière d’emploi est rarement mentionnée à sa juste valeur, comme si leur modèle de fonctionnement, basé sur l’utilisation constante de contrats d’usage ou la mise à disposition de personnel, était le contre-exemple à suivre en ce qui concerne les politiques publiques de l’emploi. Les AI sont loin de ressembler aux organisations standards du social et de l’insertion, en l’occurrence, aux organismes d’assurances sociales, aux services sociaux des collectivités locales, à Pôle Emploi, aux missions locales et aux ateliers et chantiers d’insertion (ACI), n’est-ce pas cela, au final, leur principal problème?

 

"Pour  qu’une AI réussisse à fonctionner pleinement, il faut adopter la même rigueur que dans une entreprise"

 

René Esquenet : si l’on regarde objectivement les faits, depuis 15 ans que je préside cette association,  je ne suis pas loin de penser la même chose que vous. Cependant, la nouvelle règle du financement des SIAE, notamment les subventions pressenties pour les AI, prévoit une subvention globale en hausse pour la mienne de 2% et une subvention identique, à l’année précédente, pour les AI qui verraient l’aide publique de l’État diminuée. Les subventions en tout représentent 10% de mon budget, il n’y a pas de quoi s’alarmer, compte tenu que notre association met chaque année 300 personnes au travail, dont plus de 100 bénéficiaires du Revenu de Solidarité Active (BRSA). Nous nous occupons bel et bien d’un public en difficulté, la personne qui vient de sortir de mon bureau est noire, seule, me disant que son lit, c’est aussi sa table pour ses repas. Qu’elle voudrait bien un logement, mais que pour cela, il lui faudrait plus de travail. Le nôtre, c’est bien, mais pas suffisant. Qu’elle rencontre des difficultés dans la réalisation des tâches qui lui sont demandées, à cause de problèmes linguistiques, alors que c’est une personne qui travaille très sérieusement. Sur le plan humain, c’est toujours difficile à voir et à en entendre.
Dans les observations que vous avez faites en introduction, je retiens surtout qu’une association intermédiaire doit-être militante, au nom de l’insertion en général. Les militants ou les gestionnaires des AI doivent avoir de plus en plus une éthique et des compétences. Trouver des personnes qui veulent s’investir, c’est très difficile, nous en cherchons toujours… Bien que nous soyons dans le domaine associatif, cela n’a rien à voir avec les associations sportives ou culturelles. Je fais partie aussi d’associations sportives, ce n’est pas du tout pareil, les enjeux ne sont pas les mêmes. Pour  qu’une AI réussisse à fonctionner pleinement, il faut adopter la même rigueur que dans une entreprise. Je dirais même plus ! En mettant 300 personnes au travail, je suis responsable juridiquement de 300 salariés et j’ai 300 risques éventuels. Tandis que dans une EI ou dans un ACI, c’est 15 à 20, voire 30 personnes concernées, dans un cadre stable avec un encadrement défini, instituant une certaine régularité, ce qui n’est pas la même chose que dans une AI. Dans une AI, le personnel rentre et sort, sans arrêt ! Paradoxalement, on me demande de faire passer une visite médicale, dont le coût s’élève à 100 euros, alors qu’après deux heures de travail, il y a certaines personnes que nous ne voyons plus...

Efficience Emploi : les pouvoirs publics ont une vision assez dogmatique du rôle que peuvent jouer les AI. La tendance est de leur faire appliquer les mêmes contraintes sociales qu’aux entreprises classiques. Or, on semble ne pas connaître ou avoir oublié le principe général d’une AI : il s’agit d’une SIAE qui ne fidélise normalement aucun de ses salariés, y compris les meilleurs dans la durée, le but étant qu’ils trouvent mieux ailleurs en décrochant un travail plus intéressant, mieux payé et peut-être à plein temps.

René Esquenet : c’est tout simplement du masochisme pour un décideur économique classique. Dans une entreprise, lorsque les personnes apportent entière satisfaction, on les garde. Pour qu’ils exécutent convenablement leurs missions, nous acceptons qu’ils ne soient que des salariés de passage. C'est notre manière de leur rendre service, ainsi qu'aux utilisateurs. Nous réalisons une mission de service public, désintéressée et efficace.  Vous avez raison, les pouvoirs publics ne saisissent pas la différence cruciale qui existe entre les AI et les autres SIAE.

Efficience Emploi : on compare les petits boulots des AI avec les emplois dit de « qualité », c’est-à-dire les « bons » emplois de droit commun, stables et correctement rémunérés, de préférence à plein temps et en CDI. Or nous savons tous, pour ce qui est de la main d’œuvre peu qualifiée, que 80% des emplois proposés aujourd’hui, par le marché du travail, sont des CDD de moins de 6 mois pouvant être à temps très partiel. Nombreux sont ceux qui pensent que les AI ne font que du prêt de main d’œuvre facile et qu’elles ne s’occupent pas des véritables problèmes.
Pourtant, ce sont les SIAE qui salarient le plus de bénéficiaires et qui en remettent le plus grand nombre à l’emploi. En retour, ce sont les SIAE qui reçoivent le moins de subventions. Elles sont donc les SIAE les plus efficientes en matière d’emploi, même si leur modèle est plutôt basé sur la flexibilité de l'emploi.
Dans les statistiques retenues par l’État, le plus navrant, c’est que celui-ci ne retient pas les entrées en emploi, c'est-à-dire, les personnes que les SIAE parviennent à faire travailler au moins une fois dans l’année. En fait, les pouvoirs publics ne s’intéressent qu’aux personnes sorties des SIAE, en prenant la précaution de retirer des chiffres les personnes ayant travaillé moins de 3 mois par an, sans d’ailleurs donner d’explication plausible à ce sujet. Si on appliquait le même raisonnement, par exemple,  pour les emplois d’avenir, le gouvernement n’aurait pas pu se vanter d’en avoir créé plus de 110 000 à ce jour. Il aurait été obligé d’attendre la sortie des bénéficiaires du dispositif pour être jugé sur pièce et de la même façon que le sont les SIAE aujourd’hui. Il y a bien deux poids et deux mesures, surtout pour les AI : tous les emplois créés au travers de leurs missions ne sont pas comptabilisés dans leurs résultats officiels, alors que leur activité principale (mise à disposition de personnel) leur a permis  pendant au moins 15 à 20 ans de pouvoir s’autofinancer sans être obligées de recevoir la moindre aide publique, hormis les exonérations de charges sociales auxquelles ont droit, à présent, tous les employeurs de droit commun.

René Esquenet : en ce qui concerne la crédibilité des AI, je serai tenté de dire que les AI ont fait leur tort pendant des années. Elles ont laissé à d’autres le soin de parler en leur nom. Comme la chaise était vide, d’autres l’ont occupée. A la limite, je ne le reproche pas, à l’époque, j’aurais fait la même chose. Les AI, c’est environ 800 structures, réparties sur tout le territoire national, avec des petites, des grosses et des moyennes, caractérisées par des démarches individualistes depuis toujours. Arriver à faire comprendre aux AI, qu’elles seules peuvent prendre leurs affaires en main, autant au plan départemental, régional et national, c’est un renversement de culture pour beaucoup d’entre elles, car la plupart sont dans la posture de se croire plus belles et meilleures que les autres !
Cette propension à se croire unique me semble la pire des choses. Seules les AI peuvent parler, en connaissance de cause, plus profondément des problématiques des AI.  Par exemple, J’ai dit au maire d’ici, qu'il était utile que ses adjoints et ses équipes connaissent notre AI. Je lui ai montré ce qu’était une AI, en termes de chiffre d’affaires (CA), de contribution sociale (salaires + cotisations sociales), de recettes fiscales (taxe sur les salaires) et d’insertion (emplois à la sortie de l’AI). Pour 2012, nous avons fait plus d’un million d'euros de chiffre d'Affaires, dont plus de 350 000 euros de charges sociales et de taxes, plus le montant des salaires nets qui retombe dans l’économie... C’est quand même une réalité appréciable à plus d’un titre ! L’État, de son côté, ne donne seulement que 13 500 euros, autant que les collectivités locales de notre zone géographique. Pourtant, celles-ci étaient très heureuses de dire qu’elles nous versaient une subvention.  Mais, il ne s’agit pas d’une subvention, leur ai-je fait comprendre ; notre AI, en réalité, règle les problèmes de citoyens  en difficulté qui sont aussi vos électeurs. C’est un outil local qui contribue à essayer de régler les problèmes d’emploi.  A ma connaissance, je ne connais pas d’outil plus rarissime !

Efficience emploi : vos propos relèvent du bon sens. Mais admettez que nous avons affaire à des pouvoirs publics qui ne se remettent pas beaucoup en cause. On choisit une grille de lecture où toutes les SIAE sont soi-disant logées à la même enseigne. Toutefois, aucune administration n’est adepte de la confrontation des pratiques et des résultats.  Au sein de notre association, nous avons des témoignages de responsables qui ont dirigé, outre des AI, des EI et des ETTI, il n’est pas rare de découvrir que certaines SIAE disposent de 30, voire jusqu’à 40 postes d’insertion, ce qui veut dire qu’une grosse partie de leurs budgets est constituée de fonds publics, contrairement à la majorité des AI. De plus, en fonction des marchés obtenus, les EI peuvent garder leurs meilleurs éléments, ce qui n’est pas le cas des AI.
Les AI demeurent toujours des espaces d’accueil pour les chômeurs, selon la loi. Certes, les AI ne cherchent pas à concurrencer Pôle Emploi, mais la non reconnaissance de leur action en la matière est une erreur majeure à nos yeux. Ce public a besoin d’un accueil spécifique et d’un suivi de qualité, ce qui justifiait le financement par l’État d’une partie de l’accompagnement.

René Esquenet : j’ai remarqué que la DARES était étonnée par le nombre personnes qui venaient frapper à la porte des AI. Ici, nous recevons 600 personnes chaque année, ne serait-ce que pour les accueillir, les écouter et éviter qu’elles se découragent. Nous avons organisé des journées d’information à l’attention des bénéficiaires du RSA (BRSA). Sur 200 inscrits, moins de 40 sont venus. Je ne sais pas si vous vous rendez compte du temps passé pour assurer une mission d’accueil, d’information et d’orientation, de ce genre, tout cela en continuant à nous autofinancer. En plus, nous avons des problèmes juridiques et fiscaux qui se télescopent. En faisant de la mise à disposition de personnel,  je n’ai pas le droit de mettre à disposition, par exemple, un taille haies ou une tondeuse à gazon, sinon le fisc nous tombe dessus en nous disant que nous sommes des prestataires de services. A l’opposé, les services de la DIRECCTE de notre département, ce qui n’est pas le cas ailleurs, ne voient pas d’inconvénient à l’utilisation de nos propres matériels. Que dois-je faire avec toutes ces contradictions ? Me débrouiller en tant que président en assumant les risques ! Bref, ce n’est ni le problème de l’administration, ni le problème du fisc, c’est celui du président et de son conseil d’administration.

Efficience Emploi : pour revenir un instant sur l’obligation des AI de faire travailler plus de 3 mois par an leurs salariés pour qu’elles puissent bénéficier d’un début de reconnaissance officielle des pouvoirs publics et de l’attribution d’une subvention, selon la DARES, l’intérim n’a fait travailler qu’un intérimaire sur deux en 2011. Un intérimaire a été en mission, en moyenne, moins de 1,6 mois dans l’année. Comment se fait-il, en sachant cela, que les AI aient accepté une telle injonction de la part des pouvoirs publics ? L’intérêt d’une AI, en théorie, c'est de donner sa chance à tout le monde, de mettre à disposition du personnel sans être certain qu’il conviendra à l’utilisateur. La mise à disposition peut s’arrêter au bout d’une heure, alors où se situe le problème ?
Ensuite, qu’on évalue les AI, selon des critères similaires aux autres SIAE, au travers de la notion d'ETP (salariés en équivalent temps plein), sans regarder de près le nombre très important de personnes ou de bénéficiaires qu’elles font travailler et qu’elles remettent à l’emploi, ce n’est pas sérieux et c’est injuste! Plus préoccupant, le rapport sur le financement de l’IAE, effectué en 2013, fait état de l’impossibilité d’avoir des données comptables relatives aux AI et aux ACI, alors que pour être conventionnés, les intéressés doivent fournir inévitablement ces documents. Une bizarrerie de plus…

René Esquenet : pour les trois mois, je dirais que cela a ressemblé à un oukase. Quelqu’un qui s’est réveillé, un matin, peut-être à la Délégation Générale à l’Emploi et à la Formation Professionnelle (DGEFP) ? On le voit dans notre département, nous sommes 15 AI qui s’entendent : nous comptabilisons les plus et les moins de trois mois et toutes les sorties pour montrer aussi la réalité telle qu’elle est, mais pas comme certains la rêvent. Les AI, au-delà même des autres SIAE, sont l’un des seuls systèmes dynamiques qui permet de remettre le plus vite possible à l’emploi. C’est donc antinomique de lui fixer des limites dans le temps. Exemple : un artisan de 55 ans qui vient de déposer son bilan arrive en pleurs ici. Il n’est pas passé par Pôle Emploi pour des raisons qui lui appartiennent. En moins de deux ans, nous l’avons aidé à se relancer et il a redémarré une activité d’auto entrepreneur.

Efficience Emploi : qu’il y ait une solidarité entre les SIAE, c’est très bien. Mais que l’on amalgame toutes les SIAE en leur proposant une aide au poste sans tenir compte de leur spécificité, c'est inopérant, anormal et inefficace. Ce sont les AI et les ETTI qui obtiennent les meilleurs résultats de l’IAE. De surcroît, elles coûtent largement moins cher à la collectivité que les EI et les ACI.

René Esquenet : exactement, les AI ont les meilleurs résultats, mais moins d’aides et plus de contraintes que les ETTI, car ces dernières ont accès au secteur marchand sans limitation, au marché du secteur durable, mais aussi aux marchés publics et aux clauses sociales et d’insertion. Les acteurs en place pensent ETTI avant de penser AI. Il y a un travail de fond à mener pour que les AI ne soient pas oubliées et prennent toute leur place dans le système. La DGEFP nous écoute davantage, on commence à avoir une connaissance et une reconnaissance des AI. Il faut se battre et avoir un réseau spécifique qui s’occupe de cela, c’est très important. Les gens qui nous évaluent sont des gens charmants, mais très souvent coupés du terrain. L’appréciation de l’action des AI en appliquant des critères favorables aux autres SIAE, est  inadaptée et préjudiciable aux AI. L’État a contribué à mettre en place des structures transitionnelles pour aider les populations fragiles à aller vers l’emploi. Très bien, mais nos préoccupations sont bien réelles et la façon dont nous sommes jaugés est incompréhensible et inefficace.

 

"Là, en l’occurrence, nous avons un outil très utile sur le plan social qui utilise bien nos impôts, qui a la particularité de rapporter plus qu’il ne coûte."

 

Efficience Emploi : après ce que nous venons dire, comment voyez-vous l’avenir des AI ?

René Esquenet : les AI doivent se battre pour maintenir le contrat d’usage. Il y a une confusion avec le contrat d’usage, parce que le décret de 2008, de mémoire, fait la liste des structures qui peuvent l’utiliser. Pour bien faire, il conviendrait que le contrat d’usage soit spécifié plus clairement pour les AI. Le contrat d’usage est un outil d’insertion remarquable. Afin de remédier à toute équivoque, ce sont ceux qui l’utilisent qu’il faut regarder de plus près, mais pas l’outil lui-même qui a fait ses preuves dans les AI. Sur les  5000 bénévoles qui composent les AI, 99% sont des gens honnêtes qui s’investissent. Les 3800 permanents qui travaillent dans les AI sont aussi des gens honnêtes qui accroissent leurs compétences de jour en jour. Les AI sont certainement les structures les plus surveillées de France. Donc, s’il y a des carences, cela veut dire que ceux qui les surveillent ne font pas leur travail. Entre les remontées tous les mois de nos effectifs auprès de l’administration, les réunions du comité départemental de l'insertion par l’activité économique (CDIAE), les comités de pilotage et les comités techniques d’animation avec Pôle Emploi, les dialogue de gestion, etc., nous sommes très surveillés ! Ces réunions de travail et de régulation entre les différents acteurs sont d’ailleurs dévoreuses de temps.  Nous sommes également sur un secteur très concurrentiel, le secteur des particuliers. Il y a plus 26 enseignes qui se sont installées ici. La plupart n’ont pas la même éthique que nous, elles sont à but lucratif. A la différence des AI qui ont une finalité d’accompagnement et d’insertion, alors que ces structures de services à la personne cherchent avant tout à faire du profit. Le premier syndicat de l’inspection du travail vient d’indiquer que ces structures n’étaient inspectées, au minimum, que tous les 6 ans. Nous, nous sommes inspectées tous les mois, c’est beaucoup trop, arrêtez !  S’il y a des dérives, elles n’incombent pas forcément aux AI. Quand on voit ce que nous recevons de l’État pour faire le travail à sa place, je trouve que la barque est beaucoup trop chargée ! Si on veut la disparition des AI, on a qu’à continuer comme çà… Heureusement, des AI sont prêtes à se battre pour faire triompher leur cause qui est l’une des plus justes qui soient. Je suis aussi un citoyen. Je paie des impôts, je veux que ces impôts soient bien utilisés. Là, en l’occurrence, nous avons un outil très utile sur le plan social qui utilise bien nos impôts, qui a la particularité de rapporter plus qu’il ne coûte. Il rapporte quinze fois plus qu’il ne coûte à l’État. Au lieu de 800 AI, il conviendrait de les multiplier par trois.

Efficience Emploi : sauf que leur avenir est compromis quand même. Le législateur les pousse vers le droit commun, à devenir des employeurs traditionnels, avec cette obligation désormais d’embaucher tous leurs salariés au minimum 24h par semaine ?

René Esquenet : heureusement, pour l’instant, c’est stoppé ! Mais je le reconnais, pas encore réglé. Dans le dernier document « Questions et réponses» de la DGEFP du 05/03/2014, des indications très claires sont données à ce sujet. Il est mentionné que les AI peuvent continuer de conclure en grande majorité des contrats d’usage et des contrats aidés. On se rend compte, hélas, à la longue, que ceux qui critiquent les AI, ce n’est pas forcément l’État. Ce sont d’autres structures qui n’ont pas intérêt à ce que les AI prennent simplement leurs places. Peut-être, s’agit-il d’un problème politique ? En tout cas, ce n’est plus de la rationalité, mais de l’idéologie, évidemment !  La loi sur la sécurisation de l’emploi du 13 juin 2013 a pour but de sécuriser les personnes qui ont un emploi, pas celles malheureusement qui en cherchent. Elle est faite, en priorité, pour rassurer ceux qui ont un emploi. Or, la logique de certains consisterait à vouloir sécuriser les personnes en parcours d’insertion. Ce qui me semble particulièrement contraire au principe même des AI qui servent surtout de tremplin aux chômeurs pour retourner vers l’emploi. Ceux qui prônent « l’installation » de personnes en difficulté dans des parcours d’insertion pendant deux ans n’ont pas compris, semble-t-il, que leurs postes d’insertion sont parfois plus intéressants et mieux rémunérés pour leurs bénéficiaires que les postes de travail  proposés par le marché de l’emploi, à leurs sorties de l’IAE. En restant en poste pendant 2 ans, les salariés en insertion des autres SIAE perdent cette faculté d’adaptabilité qui est préservée en travaillant pour une AI. Ce renouvellement des mises en situation permet aux  salariés des AI de progresser en termes d’adaptabilité. Il demeure un acte pédagogique avant tout. La preuve, tout le monde cherche à faire des stages en entreprise pour améliorer sa formation. L’alternance, c’est quoi ? Ce sont des mises en situation réelles de travail. Nous savons que cela est très formateur et, dans les AI, nous le faisons en permanence. Il s’agit d’un véritable accompagnement quand c’est fait correctement. Le bien des gens, c’est qu’ils sortent de l’insertion et non qu’ils y restent…

Efficience Emploi : pour les 24 h obligatoires par semaine, on a bloqué les choses parce que l’on s’est rendu compte que c’était compliqué. Pour Efficience Emploi, c’est une loi antiéconomique. Si on pouvait embaucher tout le monde sur cette base, ce serait formidable, mais hélas impossible!  Plus préoccupant, nous avons le sentiment que dans certains réseaux, ce sont les salariés permanents qui ont pris le pouvoir. Lors de réunions, nous rencontrons des administrateurs d’AI, en place depuis peu de temps, qui n’ont pas toujours le recul nécessaire. Ce n’est pas un reproche, c’est un simple constat.

René Esquenet : cela fait un an que nous n’avons plus de directeur. J’ai été contraint d’assurer l’intérim pour éviter la fermeture éventuelle de notre structure. C’est de la gestion concrète, il y a des moments où il est difficile de dormir la nuit. Je suis bénévole à la retraite depuis 15 ans, il faut être fou pour être chef d’entreprise aujourd’hui.

Efficience Emploi : sur les 24h, selon nous, il y a encore danger. Même si l’on parle d’exceptions, notamment en ce qui concerne la justification du parcours d’insertion. Si on reprend ce que vous avez formulé clairement tout à l’heure, le contrat d’usage doit devenir la norme applicable à toutes les AI. A partir du moment où les AI disposent du conventionnement et supportent les contrôles de l’administration, pourquoi vouloir encore compliquer le système déjà si pesant ?

René Esquenet : exactement, s’il y a le moindre de doute, une fois de plus, que l’administration fasse son travail. Mais qu’elle n’impose pas de nouvelles règles impossibles à appliquer, sources de conflits et d’interprétations les plus fumeuses.

Efficience Emploi : votre avis sur la nouvelle règle  de financement de l’IAE, en particulier l‘aide au poste d’insertion ?

René Esquenet : sur l’aide au poste, notre AI aura plus que ce qu’elle recevait avant, mais cela ne payera toujours pas l’intégralité du poste de notre conseillère d’insertion professionnelle (CIP). D’ailleurs, si le législateur parle d’accompagnement renforcé, cela laisse entendre que le reste est bel et bien de l’accompagnement. Maintenant, si on me supplie de faire de l’accompagnement renforcé pour 300 personnes, c’est 4 CIP dont j’ai besoin, je demande donc à l’État de me payer les 4 postes de CIP. Je pense que si l’État accédait à cette requête, l’efficacité des AI serait encore plus importante que certaines usines à gaz qui existent… Nous voulons bien faire l’arbre droit en permanence, mais il y a des limites !

Efficience Emploi : nous avons affaire à des gens de bonne volonté. Mais qui n’ont jamais été à votre place et qui connaissent mal l’entreprise, seulement à travers le contrôle. Ils ont tendance à cataloguer les AI, comme des employeurs classiques et leur grille de lecture est celle du droit commun. Alors qu’il s’agit d’entreprises associatives au service des plus démunis et des plus en difficulté.

René Esquenet : nous avons programmé une information collective, organisée chez l’un de nos partenaires : 80 personnes convoquées, 60 personnes qui se déplacent (sinon elles sont radiées) et 1 seule qui accepte de s’inscrire chez nous. On a perdu 4 demi-journées pour obtenir ce résultat. Pourtant, il s’agissait d’un public sélectionné, au préalable, pour les AI. Une de mes responsables qui est là depuis 20 ans, m’a dit : « je les connais depuis mon arrivée ici à l’AI ». Alors si l’État ne parvient à sortir ces personnes de l’exclusion, il est indélicat qu’il se défausse sur d’autres. Si demain, on voulait agréer toutes ces personnes avec la bénédiction de Pôle Emploi, qu’est-ce que je pourrais faire ? Rien ! Je n’ai rien contre ces personnes, mais il faut se rendre à l’évidence, personne n’est capable de changer les choses, pour le moment.
Ce que l’on oublie de souligner aussi, ce sont les volumes en personnes que les AI sont contraintes de gérer en permanence : personnes reçues, personnes mises à disposition ou salariés et utilisateurs. Derrière tout cela, il y a beaucoup d’actes administratifs auxquels il est impossible d’échapper. Nous avons 5000 contrats par an, pour 62 000 heures de travail. Vous connaissez une TPE ou une PME qui gère 5000 contrats ? Ça n’existe pas ! 5000 contrats d’usage, 5000 contrats de mise à disposition et 5000 factures avec les risques d’impayés et tous les problèmes qui peuvent s’ajouter. Aucune structure publique ou privée que je connaissance n’a les mêmes contraintes que nous. Nous sommes aussi l’une des rares TPE à faire autant de formation. Avec nos collègues de l’Oise, nous travaillons avec l’INHNI (institut national d’hygiène et de nettoyage industriel) et nous formons nos salariés en utilisant tous les fonds que nous versons à notre OPCA (organisme paritaire collecteur agréé). C’est bien beau de dire, faîtes de la formation, mais qui paie ? Nous faisons 2 à 3 stages par an avec l’INHNI pour des personnes éloignées de l’emploi. Les résultats sont bons et nous « collons » 2 jours d’habilitation électrique derrière. Récemment, j’ai posé la question au formateur quant au déroulement des stages, il m’a dit que les personnes sans emploi étaient plus à l’écoute et plus sérieuses que celles qui avaient un emploi.

 

"Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir des personnes compétentes autour de la table, les différentes instances en place, comme le comité départemental de l‘insertion par l’activité économique (CDIAE), ne sont pas les lieux adaptés pour réfléchir ensemble aux stratégies et aux actions qu’il serait utile de développer pour favoriser l’économie et l’emploi."

 

Efficience Emploi : les employeurs jouent avec cela, ils savent très bien que les salariés en insertion des AI sont sur un siège éjectable et qu’ils sont parfois plus faciles à mobiliser que certains membres du personnel en CDI protégés par les syndicats et des conventions collectives. Pour ce qui est du mode de collaboration avec les pouvoirs publics, avez-vous des choses à ajouter ?

René Esquenet : le travail de collaboration avec les pouvoirs publics est à sens unique. Je n’ai rien contre les gens eux-mêmes, mais quand on leur demande des choses exceptionnelles, ce n’est jamais possible pour des raisons de règlementation ou de procédure. Cela devient par moment ubuesque!  Quant à la coopération pour voir, ce qu’il est possible de faire ensemble, ce n’est pas vraiment ce qui les intéresse, ce qu’ils veulent, ce sont des chiffres et des sorties positives vers l’emploi. C’est culturel et c’est le système qui veut cela ! On a le sentiment quelques fois d’être devant le soviet suprême !
Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir des personnes compétentes autour de la table, les différentes instances en place, comme le comité départemental de l‘insertion par l’activité économique (CDIAE), ne sont pas les lieux adaptés pour réfléchir ensemble aux stratégies et aux actions qu’il serait utile de développer pour favoriser l’économie et l’emploi. L’intérêt, ce serait que nous soyons co-acteurs  d’une réalité locale. J’ai travaillé dans le privé et dans le public, mais j’ai l’impression que toutes les méthodes que nous avons essayées de mettre en place, il y a plus de 40 ans maintenant, n’ont pas encore été appliquées. Tous les acteurs autour de la table au sein des CDIAE n’ont ni le même niveau d’information, ni les mêmes compétences, ni la même culture professionnelle. Pour être pertinent, il vaut mieux avoir été dans les réalités économiques.

Efficience Emploi : revenons sur l’amalgame entre les SIAE, très préjudiciable aux AI…

René Esquenet : je crois que certaines SIAE très subventionnées ne devraient plus être financées au-delà d’un certain temps (à déterminer) avec l’idée qu’elles n’aient plus le droit à l’aide au poste pour  vraiment faire de l’insertion…

Efficience Emploi : sur notre site, nous insistons pour dire que si les pouvoirs publics utilisaient nos indicateurs et nos critères d’appréciation, ils auraient une idée très rapide des actions et des organisations les plus efficientes en matière d’emploi. Le paysage de l’insertion en serait complètement bouleversé… Cela fait des années que des réseaux sont derrière des SIAE dont les résultats sont médiocres.  De préférence, on évite d’afficher leurs résultats afin de ne pas provoquer de malaise entre tous les acteurs en présence.

René Esquenet : leur credo est d’imposer aux autres leurs façons de travailler. Si c’était efficace, je serai le premier à être preneur ! Mais ça ne l’est pas… Prouvez-moi le contraire ? Je suis, en effet, assez critique sur le système tel qui nous est imposé. Je suis un citoyen comme les autres, un peu plus engagé. Je remercie d’ailleurs ma femme. On ne le dit pas assez, pour s’engager, il convient que votre entourage l’accepte pour que vous puissiez mener votre action dans de bonnes conditions.

Efficience Emploi : sans ruer dans les brancards, il faudra bien à un moment donné que les AI insistent auprès des pouvoirs publics pour que leurs actions et leurs résultats obtiennent une vraie  reconnaissance. Que tout ce que nous venons de dire soit entendu et reconnu à sa juste valeur. On ne peut pas continuellement collaborer avec des « murs » qui n’admettent pas l’évidence…

René Esquenet : je suis persuadé que les AI vont réagir et qu’elles sortiront de cette épreuve douloureuse par le haut. Or le manque de reconnaissance, c’est le cœur de ce qui m’anime. Prouvez-moi, mesdames et messieurs, que notre analyse de la situation des AI formulée distinctement à haute voix aujourd’hui est fausse. Amenez-moi les arguments qui pourraient me faire changer d’avis. C’est injustice me donne la force et l’adrénaline pour continuer !

Propos recueillis et rédigés par Efficience Emploi, le 4 avril 2014.   

Sigles:

AI (associations intermédiaires)

ETTI (entreprises de travail temporaire d'insertion)

EI (entreprises d'insertion)

ACI (ateliers et chantiers d'insertion)

DGEFP (délégation générale à l'emploi et à la formation professionnelle. Service rattaché au ministère de l'emploi)

SIAE (structures d'insertion par l'activité économique)

ETP (équivalent temps plein)