OCTALIA, nouvel outil au service de l’apprentissage

Entretien avec Didier Guinaudie, Délégué général de l’ASP et Directeur adjoint d’OCTALIA, organisme collecteur de la taxe d’apprentissage.

Didier Guinaudie est né en 1969. D’origine toulousaine, il s’est formé en économie et en gestion et décide de « monter » à Paris pour faire des études supérieures. Diplômé de l’Institut des Hautes Etudes de Droit Rural et d’Economie Agricole (IHEDREA). Il achève son parcours universitaire par un DESS de droit de l’agriculture et des filières agro-alimentaires à l’université de Paris1.

Il a été, de 1994 à 2001, Directeur du CFA horticole de Saint Germain-en-Laye/Chambourcy et de 2001 à 2011, Directeur du CFA AFIPE vente et commerce de Poissy. Il a assuré aussi les responsabilités de Président de l’Association Régionale des Directeurs de CFA d’Île de France (ARDRIF) et de Secrétaire national de la Fédération Nationale des Directeurs de CFA (FNADIR). Il est actuellement Délégué Général de l’ASP (1) et Directeur Général Adjoint d’OCTALIA. Il est par ailleurs adjoint au maire de la ville de Chambourcy (78), chargé des finances et de la solidarité.

Engagé dans la formation professionnelle, au service de l’apprentissage il nous a parus intéressant de connaître son avis sur la nouvelle loi relative à la formation professionnelle du 5 mars 2014. Nos questions concernent surtout  la réduction drastique du nombre d’Organismes Collecteurs de Taxe d’Apprentissage (OTCA), les nouveaux pouvoirs attribués aux régions et l’avenir de l’apprentissage.

 

Efficience Emploi : Monsieur Guinaudie, merci de nous recevoir dans vos locaux parisiens. Pouvez-vous nous présenter brièvement OCTALIA, son origine et son activité ?

Didier Guinaudie : avant tout chose, il semble nécessaire de donner quelques informations pour comprendre le bien-fondé de notre mission et la place qu’elle occupe dans l’environnement économique, sociale et politique de la formation professionnelle. En France, toute entreprise, quelle que soit sa taille, a pour obligation de participer au financement de la formation professionnelle continue (FPC) des salariés. Cette obligation prend la forme d’une contribution annuelle, calculée selon la taille de l’entreprise et assise sur sa masse salariale brute (MSB).

Ainsi OPCALIA a obtenu un agrément des pouvoirs publics pour collecter ces cotisations annuelles. Grâce à ces fonds, OPCALIDSC_2250A finance la formation des salariés à travers différents dispositifs, encadrés par des lois, où l’on retrouve, entre autres, l’apprentissage.

OPCALIA est un organisme paritaire collecteur agréé (OCPA), où siègent tous les syndicats représentatifs des salariés (CFDT, CFE-CGC, CFTC, FO et CGT), face au MEDEF, seul syndicat patronal représenté. C’est aussi un organisme interprofessionnel et interbranches, chargé de financer la formation des salariés dans toutes les entreprises, de la TPE aux grands comptes (grandes entreprises).

En quelques chiffres, OPCALIA rassemble 65600 entreprises représentant 2 millions de salariés, 92% des entreprises comptent moins de 50 salariés, 29 branches professionnelles (services/industries), 594 millions d’euros de collecte, 113 millions de cofinancements externes, une implantation dans chaque région métropolitaine et dans 5 DOM et 830 salariés.

La nouvelle loi relative à la formation professionnelle du 5 mars 2014 oblige les OCTA existants à se regrouper en un minimum d’entités afin de mieux maîtriser et de mieux orienter les flux financiers correspondants à leurs activités. Les OPCA devront continuer à promouvoir la formation professionnelle des salariés et des demandeurs d’emploi en recherchant non seulement l’aval des entreprises, mais aussi celui des régions. En ce qui concerne l’apprentissage, cela se traduit au sein d’OPCALIA par le regroupement de 14 organismes collecteurs de la taxe d’apprentissage (OCTA) qui vont perdre leur agrément le 31 décembre 2015 au sein d’une seule et même entité : OCTALIA

OCTALIA est donc une association unissant plusieurs organismes collecteurs de la taxe d’apprentissage (OCTA). Elle est chargée de collecter et de répartir la taxe d’apprentissage pour le compte d’OPCALIA.

En filigrane, les membres d’OCTALIA récoltent déjà 550 millions d’euros de taxe d’apprentissage et réunissent 170.000 entreprises sur tout le territoire national.

Efficience Emploi : au final, cette loi vous oblige à vous organiser autrement.

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Les OPCA regroupés au sein d'OCTALIA

Didier Guinaudie : en effet, bien que nous ayons les mêmes finalités, nos fonctionnements étaient loin d’être identiques. Il a fallu faire preuve d’intelligence et de diplomatie entre ex-concurrents, devenus dorénavant collègues, embarqués -si j’ose dire- dans le même « bateau ». Nous avons dû faire preuve d’une grande ouverture d’esprit, de part et d’autre, pour nous entendre et accepter de travailler ensemble. Nous représentons tous des activités et des métiers différents. L’exercice demandé n’était pas simple à réaliser, surtout lorsqu’on n’a pas été formé à regarder au-delà de son domaine professionnel. En tout cas, cette réforme nous oblige à nous projeter dans l’avenir et à élargir nos compétences. Notre adhésion, en tant qu’ASP, au sein d’OCTALIA, est perçue aujourd’hui de manière positive. Les craintes et les interrogations initiales se sont dissipées. Pour réussir, nous avons préservé tous les emplois nécessaires au déploiement d’OCTALIA. Avec le recul, nous pensons que ce nouvel outil est de nature à favoriser le développement de l’apprentissage.

Efficience Emploi : cette réduction du nombre d’OCTA, c’est un vrai changement ?

Didier Guinaudie : c’est certain. OPCALIA/OCTALIA demain prendront une place importante, au niveau national, entre la formation continue et l’alternance. Un milliard d’euros de fonds collectés et à répartir, grâce au paritarisme. Une nouvelle force de frappe au service de la formation professionnelle ! Notre objectif sera de mettre l’accent sur la qualité des formations. Outre notre mission de conseil en direction des employeurs et des salariés, nous serons dans l’obligation d’améliorer nos pratiques en devenant de véritables évaluateurs de la formation professionnelle.

Efficience Emploi : cette nouvelle loi donne plus de pouvoir aux régions et au paritarisme, notamment aux branches professionnelles. Ne fallait-il pas plutôt laisser les entreprises libres de faire comme elles le veulent dans le but de leur simplifier la vie ?

Didier Guinaudie : c’est effectivement une question que l’on peut se poser… Les entreprises sont les mieux placées pour connaître leur besoins en matière de formation. Leur imposer trop de règles et de procédures peut rapidement devenir contreproductif. Cette loi du 5 mars 2014 offre un nouveau cadre les incitant à gérer leurs ressources humaines autrement, mais rien ne dit, au moment où je vous parle, que ce nouveau système sera source de progrès. Pour répondre aux attentes, il nous faudra constituer des réseaux transversaux, interprofessionnels, pas seulement de branches pour répondre efficacement à la demande des entreprises, en particulier des TPE et des PME.

"L'idée du gouvernement est de réduire les coûts de gestion"

Efficience Emploi : Les pouvoirs publics et les acteurs de la formation raisonnent toujours de façon formelle et méthodique : métiers, professions, statuts, diplômes, qualifications ou certifications professionnelles. C’est rationnel, mais est-ce adapté à la situation aujourd’hui ? Faisant référence à un rapport de l’UNESCO, publié en 2005 et republié en 2010, Hervé Sérieyx nous indique, lors d’une interview, parue sur notre site l’année dernière, que dans moins de 20 ans, plusieurs emplois auront disparu et que 40% à 60% des connaissances nécessaires aux métiers d’aujourd’hui seront obsolètes… Avec cette nouvelle loi, les entreprises passent d’une obligation de financement à une obligation de former tous leurs salariés. Or, toutes les entreprises ne sont pas en mesure de distinguer avec précision les métiers et les formations qui constitueront les emplois de demain. Même si elles sont épaulées par les régions et les partenaires sociaux, n’est-ce pas leur mettre de nouveaux boulets aux pieds?

Didier Guinaudie : la loi du 5 mars 2014 rebat les cartes de la formation professionnelle de manière indéniable. Nous n’avons pas d’autre choix que nous adapter. Elle réduit le nombre d’organismes collecteurs afin de mieux utiliser les fonds réservés à la formation continue et à l’alternance. Elle exige aussi des entreprises qu’elles forment tous leurs salariés, sans compromettre en théorie leur compétitivité et leur avenir. A terme, il n’y aura plus a priori que 13 régions, 20 OPCA habilités au niveau national et 13 OCTA régionaux. L’idée du gouvernement est de réduire les coûts de gestion de la formation professionnelle en général. A l’image, des organismes consulaires (Chambres de commerce et d’industrie, Chambres des métiers et Chambres d’agriculture) qui sont tenus, eux aussi, de regrouper leurs moyens de collecte et de répartition avant le 31 décembre 2015.

Efficience Emploi : ne s’agit-il pas d’une reprise en main au niveau national ?

Didier Guinaudie : peut-être. Il se peut que ces nouvelles dispositions contribuent à « assécher » le niveau régional. Par exemple, en matière d’apprentissage, toutes les régions ne sont pas favorables à son développement, surtout si cela implique de faire appel à des formations privées. La formation reste pour certains un outil politique et le prétexte à des positions dogmatiques. La loi du 5 mars 2014 définit les modalités d’affectation et de répartition de la taxe d’apprentissage et les modalités et conditions de l’habilitation des organismes collecteurs. Elle prévoit notamment des péréquations entre régions pauvres et régions riches en matière d’apprentissage. Si les régions X se retrouvent avec les mêmes moyens que les régions Y, il n’est pas garanti que cette égalisation produise les meilleurs résultats. Au contraire, elle risque de décourager les acteurs locaux les plus motivés et forcer la main de ceux qui ne veulent pas bouger ou ne rien faire. Bref, mécontenter tout le monde! Sur les 0,68% calculés sur la masse salariale brute (MSB) de toutes les entreprises, les régions disposent de 51%, les CFA 26% et les établissements hors quota 23%, dont certaines formations dispensées n’ont rien à voir malheureusement avec l’apprentissage. Les régions se retrouvent donc en position de force. Comme elles financent par ailleurs les CFA (subventions de fonctionnement) pour équilibrer leurs budgets, elles disposent d’un pouvoir plus important que celui des partenaires sociaux. Dans ces conditions, il faut s’attendre à des surprises et à quelques incohérences. A moins que nos futurs conseillers régionaux (élections régionales prévues en décembre 2015) soient bienveillants et réalistes…

Efficience Emploi : Dans un article précédent que nous avons publié, intitulé « l’apprentissage fourvoyé », nous nous sommes autorisés à analyser les propositions faites par quatre économistes français, de haut niveau, dont notre dernier prix Nobel d’économie (2), pour savoir quelles réformes il conviendrait de mener pour développer l’apprentissage dans l’hexagone. L’une de leurs propositions est de confier la collecte de la taxe d’apprentissage et du contrat de professionnalisation aux URSSAF et de fusionner le contrat d’apprentissage et le contrat de professionnalisation. Est-ce que cela vous parait viable ?

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Didier Guinaudie

Didier Guinaudie : Non, car le plus difficile n’est pas de collecter les fonds, mais de savoir les répartir et les dépenser le mieux possible en fonction des nécessités et des réalités économiques qui nous entourent. Entre les logiques de branches et les actions interprofessionnelles, notre mission n’est pas aussi simple qu’elle n’y paraît. Elle requiert une connaissance du terrain (à travers nos réseaux) et une ingénierie dont la formation professionnelle et les entreprises auront toujours besoin. En revanche, je ne suis pas opposé à la fusion du contrat d’apprentissage et du contrat de professionnalisation. Les deux permettent d’accéder à des formations professionnelles indispensables aux entreprises. Entre les formations diplômantes et les formations certifiantes, un mixe des deux est envisageable sans remettre en cause leurs intérêts respectifs.

Efficience Emploi : ils suggèrent également de financer les CFA et les entreprises en fonction de leurs résultats, selon le niveau de formation et l’insertion professionnelle des alternants, à l’issue de leurs formations. Les financements les plus élevés iraient aux CFA et aux entreprises qui forment et embauchent des apprentis dont les niveaux de formation sont les plus modestes (niveaux inférieurs aux CAP ou aux BAC).

Didier Guinaudie : les critères d’excellence des CFA ou des organismes de formation ne peuvent se résumer à ces seuls critères. Nous devons tenir compte d’autres paramètres, comme l’amélioration de la compétitivité des entreprises qui s’acquiert en programmant des actions destinées à tous les niveaux de formation, du plus modeste au plus élevé.

Efficience Emploi : ils préconisent aussi de réduire le contenu des enseignements généraux pour faciliter l’insertion des jeunes apprentis de niveaux V (CAP). Ils déplorent d’ailleurs le poids central de l’Éducation Nationale dans le système qui empêche une véritable évolution de l’apprentissage. Etes-vous d’accord sur ce point ?

Didier Guinaudie : oui, on peut regretter à cet égard la réforme en 2008 des Baccalauréats professionnels (3 ans au lieu de 4 auparavant), la disparition des BEP et la mort lente du préapprentissage. A mon avis, les formations professionnelles des niveaux V et IV (CAP et BAC) devraient se dérouler essentiellement dans le cadre de l’apprentissage. C’est bien que l’apprentissage se développe dans l’enseignement supérieur, mais anormal qu’il régresse dans les formations inférieures ou égales au BAC. Du reste, cette baisse du nombre d’apprentis de niveaux V et IV se réalise au bénéfice relatif des lycées professionnels. Lesquels, à ma connaissance, ne voient pas pour autant leurs effectifs augmenter de façon manifeste.

Efficience Emploi : cela nécessite de s’attaquer à la citadelle Éducation Nationale.

Didier Guinaudie : sans se livrer à une concurrence accrue, les CFA et les lycées devraient collaborer davantage, développer des formules nouvelles, où les jeunes sont d’abord stagiaires avant de devenir apprentis, par exemple. Hélas, les postulats idéologiques sont trop marqués pour que cela devienne possible…

 

Propos recueillis et rédigés par Efficience Emploi le, 23 octobre 2015.

 

  • L’ASP est l’organisme collecteur de l’enseignement catholique. Il regroupe 500 écoles adhérentes (Lycées, CFA, grandes écoles) et assure la promotion, le développement et le financement des formations professionnelles, technologiques et dans le cadre de l’apprentissage. Il perdra son agrément d’organisme collecteur de la taxe d’apprentissage au profit d’OCTALIA, après le 31 décembre 2015.
  • L’apprentissage au service de l’emploi, Les notes du Conseil d’Analyse Économique (CAE), n°19, décembre 2014 de Pierre Cahuc, Marc Ferracci, Etienne Wasmer et Jean Tirole (chercheurs et économistes). Le CAE est une instance chargée, auprès du 1er Ministre, d’éclairer les choix économiques gouvernementaux. Vous pouvez lire également notre précédent article sur le sujet : « l’apprentissage fourvoyé ».

 

Pour en savoir plus: www.octalia.org

 

Sigles :

OPCA (organisme paritaire collecteur agréé)

OCTA (organisme collecteur de la taxe d’apprentissage)

CFA (centre de formation d’apprentis)

CAP (certificat d’aptitude professionnelle)

MSB (masse salariale brute)

URSSAF (union de recouvrement des cotisations de sécurité sociale et d’allocations familiales)