“L’apprentissage, variable d’ajustement de la formation initiale”

Entretien avec Alain BAO, directeur du CFA de la Faculté des Métiers de l’Essonne (91), également président de l’association régionale des directeurs de centres de formation d’apprentis de la région Ile de France  (ARDRIF) et vice-président de la fédération nationale des associations régionales des directeurs de centre de formation d’apprentis (FNADIR).

Alain BAO, titulaire d’un BAC+5 du domaine scientifique et technique a travaillé pour un bureau d’étude en faisant de l’audit et du consulting, puis s’est intéressé à la formation avant de devenir directeur de CFA. Il a d’abord exercé ses talents à la tête de deux des CFA sur les trois qui, après avoir fusionné, composent aujourd’hui la Faculté des Métiers de l’Essonne.

Installé sur trois sites (Evry, Bondoufle et Massy), ce campus dédié à l’apprentissage forme environ 3000 jeunes par an aux métiers de l’industrie, du tertiaire et de l’artisanat. Soixante dix formations en alternance, du CAP à BAC+3 (jusqu’à BAC+5 dans les métiers de la comptabilité), qui couvrent des secteurs d’activités très variés : conception, fabrication et maintenance industrielle, électrotechnique, énergétique, comptabilité, gestion, vente, tourisme, professions immobilières, mais aussi coiffure, esthétisme, cuisine, restauration, boulangerie et mécanique automobile. Il s’agit d’un CFA interprofessionnel, dans les murs, le plus important de l’Ile de France, devenu l’étendard de la défense de l’apprentissage dans le département.  Née de la volonté des compagnies consulaires de l’Essonne (Chambre des Métiers et Chambre de Commerce et d’Industrie), la Faculté des Métiers de l’Essonne est devenue une référence en région parisienne, une opportunité pour beaucoup de jeunes et leurs familles d’envisager l’avenir avec un maximum de sérénité.

Efficience Emploi : Monsieur BAO, vous êtes directeur de CFA depuis 14 ans maintenant. Vous êtes engagé au sein de l’ARDRIF et de la FNADIR qui représentent les directeurs de votre corporation au niveau régional et national auprès des pouvoirs publics. A ce titre, Efficience Emploi a souhaité vous rencontrer pour avoir votre avis sur la situation actuelle de l’apprentissage ? Les médias en parlent, mais pas toujours avec la précision requise, d’où l’intérêt de vous poser la question à vous, le professionnel.

"La réforme du bac professionnel a été une aubaine pour l’Éducation Nationale."

Alain BAO : inutile de vous dire que les directeurs de CFA sont très inquiets. 8% d’entrées en moins en apprentissage, au niveau national, c’est une baisse considérable! Ces chiffres annoncent une tendance qui malheureusement devrait se confirmer encore l’année prochaine. Plusieurs activités sont touchées : les services à l’automobile, le bâtiment, l’industrie et le commerce notamment,  mais aussi toutes les formations de niveaux V et IV qui reculent inexorablement depuis la réforme du baccalauréat professionnel et la suppression des BEP initiée en 2008. Celle-ci consiste à préparer ce diplôme en trois ans au lieu de quatre ans auparavant. Outre la crise économique dont il est impossible de nier l’ampleur, cette réforme du Bac professionnel  n’a pas pris en compte la réalité de l’apprentissage Le résultat est mathématique: les formations qui préparent aux bacs professionnels dans le cadre de l’apprentissage ont été amputées, chaque année, d’un quart de leurs effectifs ou de leurs apprentis, ce depuis l’année 2009. Les retombées pour les CFA ont été catastrophiques et les ont obligés à revoir leurs budgets à la baisse !
Par ailleurs, pour recruter les jeunes aujourd’hui, cela devient très compliqué : l’Éducation Nationale étant le premier prescripteur, elle s’arrange pour garder les élèves dont elle a besoin. Concrètement, il est de plus en plus difficile de se faire inviter dans les collèges pour présenter l’offre de formation des CFA.
La réforme du bac professionnel a été une aubaine pour l’Éducation Nationale. Elle a permis de faire le plein dans les lycées professionnels et d’empêcher plusieurs fermetures de classes, mais ce remplissage s’est fait aux dépens de l’apprentissage et des CFA. De plus, beaucoup d’employeurs hésitent à signer des contrats de trois ans, leur visibilité n’est pas assez grande. Le problème se pose aussi du côté des jeunes : certains tergiversent trouvant la période de trois ans beaucoup trop longue, notamment chez ceux qui manquent de maturité.
Quant au préapprentissage, depuis la création du dispositif d’initiation aux métiers de l’alternance (DIMA), il ne s’est jamais aussi mal porté avec une diminution énorme des effectifs année après année : -19% en Ile de France à cette rentrée ! Les conditions d’âge pour intégrer un préapprentissage s’étant durcies, au mépris de tout bon sens. Le jeune doit avoir 15 ans révolus le jour de la rentrée. S’il n'a pas l'âge requis, il est censé réintégrer temporairement son collège d’origine (en tant que redoublant le plus souvent), prié d’attendre sa date anniversaire… En fait, on constate qu’il ne retourne ni au collège, ni au CFA. Cette logique favorise le décrochage et c’est révoltant !
En revanche, ces baisses d’effectifs dans les premiers niveaux de formation, ont été contrebalancées  ces dernières années par la hausse du nombre d’apprentis dans les niveaux supérieurs. Aujourd’hui 55% des apprentis franciliens préparent un diplôme supérieur au baccalauréat, contre 20% pour la France entière. Il est vrai que la situation de l’Ile de France est particulière sur ce point du fait de la domiciliation de nombreux sièges sociaux. Les tentatives du Conseil  régional d’Ile de France consistant à diminuer les subventions allouées aux formations supérieures pour les redistribuer aux formations inférieures ou égales au niveau bac n’ont pas stoppé pour autant la réduction des effectifs dont sont victimes les CFA concernés.

Efficience Emploi : face à ce constat pessimiste, mais bien réel, avez-vous le sentiment d’être entendu par le gouvernement actuel?

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ALAIN BAO

Alain BAO : pas vraiment. Déjà, nous n’avons plus de ministre dédié à l’apprentissage et à la formation professionnelle depuis mars 2013 puisque Thierry Repentin n’a pas été remplacé à ce ministère après sa nomination aux Affaires Européennes. Symboliquement, cela en dit long... Pire, le 17 juillet 2013, nous avons assisté à un cafouillage mémorable : le gouvernement décidait la suppression des aides aux employeurs d’apprentis (ICF). Face au tollé suscité par cette mesure, le gouvernement a bien été obligé de reculer un peu en maintenant une aide uniquement pour les entreprises de moins de 11 salariés. Mais cela a été un mauvais signal pour l’apprentissage, qui plus est au moment où le gouvernement et les services de l’État, dans chaque département, faisaient la promotion intensive des emplois d’avenir.
Résultat, nous voyons la différence cette année, en particulier dans les collectivités locales et dans les entreprises publiques comme la Poste ou la SNCF, les emplois d’avenir remplacent les contrats d’apprentissage, surtout pour des postes de niveaux 5 et 4. Or le financement des emplois d’avenir, c’est l’État en grande partie avec une présence des jeunes à leurs postes de travail évaluée pour ainsi dire à 100%, à la différence des apprentis où elle s’échelonne, en général, une semaine sur deux. A cet instant, il est utile de souligner que les emplois d’avenir ne débouchent sur aucun diplôme à l‘inverse de l’apprentissage !
Autre préoccupation, le financement de l’apprentissage. Nous espérions que la loi de finance rectificative de 2013 allait permettre de consacrer plus de taxe d’apprentissage à l’apprentissage.
Hélas, c’est le contraire. La nouvelle répartition de la taxe d’apprentissage devrait voir baisser de 18% la part du quota réservé aux CFA. De plus, nous ne sommes pas certains, lorsqu’on écoute l’association des régions de France (ARF), que le nouveau fléchage profitera aux Régions. Au bout du compte, il n’est pas manifeste que les CFA auront davantage de moyens financiers. Les enveloppes auraient été consommées et représenteraient les reliquats de contrats d’objectifs et de moyens, signés entre l’État et les régions. Bref, les régions formeront moins d’apprentis que les années précédentes, contraintes et forcées de faire des économies budgétaires, au même titre que les services de l’État.

Efficience Emploi : les mauvaises nouvelles s’accumulent !

Alain BAO : malheureusement oui. S’ajoute à cela, l’article 7 du projet de loi relatif à la formation professionnelle actuellement en discussion. Il supprime la possibilité pour les CFA de demander une participation financière aux entreprises. Cette possibilité permettait jusqu’à présent de demander aux entreprises non assujetties à la Taxe d’apprentissage une contribution exceptionnelle (entreprises du secteur public notamment) ou pour certaines formations du supérieur très onéreuses, un complément de financement de la part des entreprises au-delà du quota.
A la FNADIR, nous avons mobilisé des parlementaires pour qu’un amendement soit déposé venant modifier cet article qui aggraverait la situation de beaucoup de CFA. Nombre d’entre eux comptent en effet sur ces compléments de financement pour boucler leurs budgets, voire éviter un déficit. Selon nos calculs, rien qu’en Ile de France, le montant de ces contributions s’élève à plus de 10 millions euros. D’ailleurs, les Régions partagent notre inquiétude, conscientes que ce manque à gagner grèvera encore les budgets.
Grâce à notre action, des amendements allant dans ce sens ont été votés par les députés. Le processus législatif se poursuit et nous restons très prudents car cela peut encore changer d’ici à l’adoption définitive de la loi prévue pour la fin du mois de février 2014.

Efficience Emploi : êtes-vous soucieux de la place accordée aux régions dans ce projet de loi ?

Alain BAO : pas vraiment, nous pensons que les régions sont légitimes pour jouer un rôle de régulateur, de sécurisation des parcours de formation des jeunes, en particulier avec le dispositif des passerelles vers l’apprentissage. Celui-ci veille à ce que l’offre de formation soit cohérente sur les territoires et à ce que des formations à faibles flux, dès lors qu’elles correspondent à une demande économique, puissent continuer à exister grâce à un financement spécifique. Elles ont pour but de maintenir si possible et de développer l’apprentissage pour les premiers niveaux de formation, au bénéfice des jeunes les plus éloignés de la formation et de l’emploi.
Toutefois, les régions n’ont pas obtenu gain de cause et sont déçues en ce qui concerne la gestion et l’affectation des fonds libres liés à la taxe d’apprentissage. Pour cela, il aurait fallu s’appuyer sur un seul organisme collecteur régional de la taxe d’apprentissage (OCTA), ce qui paraît difficile.  On ne peut pas faire disparaître tous les organismes collecteurs du jour au lendemain. Ce n’est d’ailleurs pas souhaitable.  A l’ARDRIF comme à la FNADIR, nous ne croyons pas à un système dirigiste et collectiviste basé uniquement sur des subventions. Dans les CFA, par essence, nous avons à cœur de cultiver une relation de proximité très forte avec les entreprises et nous savons que de la qualité de cette relation dépend aussi notre activité et donc notre financement. Rien n’est jamais acquis, il faut régulièrement se remettre en cause, l’inconfort est stimulant. Mais il ne faut pas confondre inconfort et insécurité !

Efficience Emploi : la taxe d’apprentissage est une cotisation sociale obligatoire assise sur la masse salariale de l’entreprise avant d’être un impôt. Il est normal que les employeurs aient toujours leur mot à dire. Un CFA se gère de préférence comme une entreprise  et non comme une école publique. Ce sont ses relations régulières avec les entreprises qui lui permettent de rester en phase avec leurs besoins et de leur proposer des formations ad hoc.

Alain BAO : absolument.

"Pour bien faire, il faudrait que l’État, les collectivités locales et les associations s’acquittent de la taxe d’apprentissage, comme le font les autres employeurs."

Efficience Emploi : que pensez-vous de la volonté gouvernementale de développer l’apprentissage dans les services publics et les associations ?

Alain BAO : sur le papier, nous n’avons rien contre. D’autres gouvernements ont essayé avant lui, sans résultat mirobolant. La concurrence des emplois d’avenir, y compris dans le secteur marchand, n’est pas de nature à nous rassurer. Pour bien faire, il faudrait que l’État, les collectivités locales et les associations s’acquittent de la taxe d’apprentissage, comme le font les autres employeurs. Cela donnerait une autre place et une autre valeur à l’apprentissage dans le cadre de la formation initiale. Il serait normal aussi que les TPE cotisent de la même façon, mais le gouvernement a préféré s’y soustraire.

Efficience Emploi : une telle réforme ne serait pas simple à mener, il faudrait décréter de nouveaux budgets, pris sur d’autres enveloppes, qui auraient le mérite, cependant, de mettre les services publics au même rang que tous les autres employeurs. Une position assez inconfortable qui les amènerait à perdre leur soi-disant neutralité ou leur rôle d’arbitre, face aux partenaires sociaux. Pour les TPE, ce serait aussi un manque à gagner qu’il faudrait récupérer sur autre chose. Votre idée mériterait d’être approfondie... Avez-vous d’autres sujets d’inquiétude concernant le projet gouvernemental ?

Alain BAO : oui, il y également l’article 8 du projet de loi en discussion qui précise les responsabilités des directeurs de CFA, en particulier lors des ruptures de contrat. Ils devront désormais travailler de concert avec les missions locales et Pôle Emploi afin que les jeunes ne se retrouvent pas sans solution. Les directeurs de CFA le faisaient déjà spontanément, mais le fait de l’inscrire dans la loi confère à la démarche une autre signification : en aucun cas, les CFA ne peuvent être jugés seuls responsables de la rupture ou de l’échec d’un jeune au cours de sa formation, surtout si le jeune n’a rien fait pour arranger les choses. On va nous demander aussi de résoudre les difficultés d’ordre social et matériel. Si cette responsabilité institutionnelle devait être confirmée, nous ne pourrons pas l’exercer sans précautions ni moyens supplémentaires.

Efficience Emploi : l’objectif gouvernemental des 500 000 apprentis en 2017 vous paraît-il atteignable ?

Alain BAO : sans vouloir ruiner les espoirs du gouvernement, nous avons assez d’expérience pour pouvoir en douter. Dans tout cela, nous ne percevons pas de vision stratégique : l’apprentissage reste une variable d’ajustement de la formation initiale.

Efficience Emploi : que faudrait-il faire pour relancer l’apprentissage ? Selon nos observations, les stages ont pris une place démesurée dans la formation professionnelle des jeunes avec la complicité plus ou moins tacite de l’enseignement public. A cause des stages dont le nombre dépasserait le chiffre de 1,6 million par an, l’apprentissage n’a aucune chance de se développer, sauf si la réglementation et leurs coûts se hissent à la hauteur des contrats d’apprentissage. Est-ce que des formules hybrides, du genre : 1 année +1 année ou 2 années +1 année ou 1 année +2 années, où les jeunes seraient d’abord élèves, étudiants ou stagiaires avant d’être apprentis, vous paraissent une idée intéressante à envisager ?

Alain BAO : il m’est difficile de vous répondre. Nous avons de sérieux doutes sur la mixité. Et il faut distinguer la mixité des parcours que vous évoquez avec la mixité des publics. Dans le deuxième cas,  il s’agit de retrouver dans la même classe, des jeunes qui préparent le même diplôme, mais en ayant des statuts différents : élèves, étudiants ou apprentis qui auront des durées de parcours en entreprise très différentes pendant leur formation. Quid de la pédagogie de l’alternance dans de telles classes? Cette organisation obéit d’abord à une logique économique de remplissage de section. Nous craignons là encore une prégnance de l’Éducation Nationale qui fait de l’apprentissage, selon ses besoins, un système de formation à la marge, complémentaire du modèle dominant : scolaire et universitaire. Des formules hybrides 1+1 comme vous le proposez, pourquoi pas ? Mais encore faudrait-il que les CFA privés puissent accueillir des élèves et des étudiants pour proposer de tels parcours, ce qui n’est pas le cas. Il conviendrait pour cela qu’un CFA et un lycée professionnel ou une université aient réellement envie de travailler ensemble, ce qui n’est pas toujours facile à concevoir pour des tas de raisons, y compris idéologiques ! Cette coopération n’est possible que sur la base du volontariat au cas par cas et grâce à la bienveillance des acteurs de l’Éducation Nationale.

Efficience Emploi : néanmoins, nous pensons que ces formules hybrides ont un avenir à partir du moment où l’Éducation Nationale ne cherche pas à tout faire par elle-même, sans l’aide des CFA qui ont fait leurs preuves et démontré, par leurs résultats et leurs bonnes gestions, que l’apprentissage est une véritable voie d’avenir. Ces partenariats ne doivent pas déboucher sur encore moins de contrats d’apprentissage dans les CFA. Sinon, il n’y a aucun intérêt à se lancer dans ce type d’opération. S’il y avait une mesure tout de suite à mettre en place sans plus attendre, quelle serait-elle ?

Alain BAO : Nous avons besoin, par les temps qui courent, de stabilité. Il faut cesser de changer la donne tous les ans, une pause s’impose dans les réformes, qu’il s’agisse des financements, des aides, comme des publics éligibles et de la règlementation. Nous avons besoin d’une politique stable et cadrée qui nous donne la possibilité de bâtir des collaborations fructueuses et durables avec les jeunes et les entreprises.

 

Propos recueillis par Efficience Emploi, le 18 février 2014