Hausse de l’apprentissage en 2019

La polémique enfle autour des chiffres en hausse de l’apprentissage. 491 000 apprentis ont été comptabilisés en 2019, contre 441 000 en 2018. Toutes les régions de France profitent de cette embellie. D’après le gouvernement, cette hausse de 16%, jamais enregistrée, découle de la mise en œuvre de sa loi en faveur de la formation professionnelle, en date du 5 septembre 2018. Celle-ci s'intitule: "Pour la liberté de choisir son avenir professionnel". Une loi qui participe, selon Muriel Pénicaud, ministre de  l’emploi et du travail, à la relance de l’apprentissage et à la baisse du chômage.

 

Le rôle primordial joué par le marché et les entreprises

Pour ses opposants, les bons chiffres de l’apprentissage proviennent d’abord des régions qui le financent (9 milliards d'euros sur les 5 dernières années). Pour d’autres, cette hausse de l'apprentissage résulte du retour de la croissance en 2016.

En définitive, la conjonction de ces trois arguments explique probablement la hausse de l’apprentissage. Dans leur ardeur à faire parler d’eux, les politiques oublient le rôle primordial joué par le marché et les entreprises. Beaucoup occultent le fait qu’ils n’y occupent qu’une place secondaire, derrière celle des acteurs économiques. Certes, les pouvoirs publics jouent un rôle important dans le système, mais sans l’offre de recrutement et le financement du secteur privé, l’apprentissage n’existerait pas… Le bâtiment (13%) et l'industrie (11%) bénéficient de cette hausse globale des effectifs de l'apprentissage.

Difficile de nier les apports gouvernementaux

Toutefois, il semble difficile de nier les apports gouvernementaux dans l’obtention des bons chiffres de l’apprentissage : l’extension du dispositif à 29 ans inclus, les aides pour le passage du permis de conduire, la majoration des salaires des apprentis (30 euros de plus par mois), la délimitation des recours aux prud’hommes et la possibilité d’ouvrir un centre de formation d'apprentis (CFA) sans l’accord préalable des régions. Ainsi, on répertoriait fin 2019, 1200 CFA contre 982 en 2018 et plus de 300 demandes de création en attente. Les demandes émanent de branches professionnelles, de collectivités, d'organismes de formation, mais aussi d'entreprises. S’ajoute la réforme de la taxe d’apprentissage, l'instauration d'une contribution unique dont les effets ne sont pas encore mesurables. Sa collecte sera assurée par les URSSAF en 2021. Elles se substitueront aux organismes paritaires collecteurs agréés (OPCA), gérés par les  syndicats et le patronat.

Ces nouvelles dispositions dynamisent un secteur d’activité trop corseté par le poids de la réglementation. Un secteur qui apprécie peu la concurrence entre CFA, compte tenu du poids encore important de l’Éducation Nationale et de certaines compagnies consulaires. Des institutions emblématiques du modèle français qui supportent mal l’idée que l’apprentissage puisse échapper à leurs contrôles. Publiquement, elles pallient aux classes doublons, donc aux dépenses publiques inutiles. Dans les faits, elles neutralisent l’apprentissage, car elles détiennent toujours une forme de monopole sur la formation professionnelle initiale.

Le choix d’un pilotage national

Pour relancer l’apprentissage, le gouvernement fait le choix d’un pilotage national. Il s’appuie sur des branches professionnelles réduites à la portion congrue. Onze opérateurs de compétences (OPCO) qui regroupent plusieurs familles de métiers. Un pari difficile pour l’exécutif, loin d’être gagné. Sous l’autorité de France Compétences, une agence publique créée pour l’occasion, il s’engage à mieux évaluer les formations et à mieux gérer les fonds consacrés à la formation professionnelle (apprentissage, compte personnel de formation, formation des chômeurs, etc.).

Cette polarisation des pouvoirs ne semble pas du goût des partenaires sociaux et des collectivités territoriales, en particulier des régions. Privées d’un pouvoir qui leur revenait jusqu’à présent, elles voient disparaître leurs attributions en matière d’apprentissage. Un domaine où leurs performances ne font pas l'unanimité. Hervé Morin, ancien président des régions de France et Président de la région Normandie, déplore cette perte de confiance de la part de l’État. Il émet des doutes quant au choix d'un pilotage national de l'apprentissage.

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En effet, cette centralisation des pouvoirs comporte des dangers qu’il faudra surmonter. Confrontés à davantage de concurrence, des CFA risquent de mourir s’ils ne sont pas soutenus par leurs OPCO respectifs. Tout dépendra du coût moyen de l'apprentissage (rapport coût/contrat) et du poids financier de chacune des branches professionnelles. Les régions pourront toujours s’interposer rappelant l’intérêt de plusieurs établissements, dont l’activité s’avère tout de même essentielle à certaines professions et à certains territoires.

Donner la priorité aux moins qualifiés

Plus inquiétant, les bons chiffres de l’apprentissage dissimulent une hausse relative des apprentis dans le secondaire en 2019 (8%). Ces dernières années, leur nombre diminue par rapport à celui des apprentis présents dans l’enseignement supérieur. Or, comme le soulignent Pierre Cahuc et Marc Ferracci, économistes du travail, l’efficacité de l’apprentissage se perçoit surtout auprès des jeunes les moins formés.

Lorsqu’il vise ce public, l’accès à la qualification et à l’emploi s’en trouve facilité. C'est la raison pour laquelle, "il faut donner la priorité aux moins qualifiés" (1). Quant aux formations post-bac, en particulier les masters (bac+4 et bac +5), les bienfaits de l’apprentissage paraissent moins une nécessité.

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Comment mesurer la performance des CFA?

Les CFA qui dispensent des formations de niveaux CAP et bac professionnel devront obtenir en priorité le soutien de France Compétences. Cela atténuera la montée du niveau moyen de formation des apprentis. En revanche, pour les jeunes de niveau supérieur, leur prise en charge par les pouvoirs publics devra se montrer plus modeste.

Se pose alors la question: comment mesurer la performance des CFA? Selon Efficience Emploi, il convient de tenir compte de la conjoncture économique, des besoins de recrutement des entreprises, du niveau de formation préalable des apprentis, du coût de la formation et des résultats obtenus en termes de qualification et de débouchés professionnels. Une grille d'évaluation toujours inappliquée à ce jour.

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Contribution rédigée par Pierre GANDOSSI pour Efficience Emploi le, 7 mars 2020.

 

(1) L’apprentissage : donner la priorité au moins qualifiés, SciencesPo LES PRESSES, Pierre Cahuc et Marc Ferracci, septembre 2015

Pour en savoir plus: www.alternance.emploi.gouv.fr