Muriel Pénicaud remerciée

Muriel Pénicaud remerciée.

Le Président de la République Emmanuel Macron se sépare de Muriel Pénicaud, malgré un taux de chômage en baisse. Selon l'INSEE, celui-ci atteignait 8,1% de la population active au quatrième trimestre 2019, contre 9,5% au début du quinquennat en 2017. Un bilan très honorable, gommé malheureusement par l’épidémie de Covid-19.

Un triste destin pour cette ministre de travail et de l’emploi qui a occupé ce poste pendant trois ans sans démériter. Sans faire son panégyrique, la plupart des réformes importantes de ce début de quinquennat émanent de son ministère.

D’abord, il y a eu, dès de 2017, les ordonnances travail relatives à la facilitation des licenciements. Ensuite, la réforme de la formation professionnelle et de l’apprentissage, suivie de la monétisation et de la relance du compte personnel de formation (CPF). Enfin, la réforme de l’assurance chômage, inachevée en raison du Covid-19 et des atermoiements de partenaires sociaux, peu convaincus de son utilité.

Les ordonnances travail

Les ordonnances travail fixent le cadre de la rupture du contrat de travail à l’initiative de l’employeur. Elles intègrent une barémisation des indemnités prud’homales liées à l'ancienneté qui limitent le coût du licenciement. Dès lors, il devient possible sans contentieux de se séparer d’un salarié contre des indemnités de départ et le droit aux allocations chômage.

Leurs applications ont suscité la colère des syndicats et de l’opposition mis devant le fait accompli. Pour Edouard Philippe et son premier gouvernement, il fallait agir vite, dès le début du quinquennat, selon les souhaits du Président de la République. Montrer au patronat sa volonté de soutenir les entreprises durant cette période de croissance.

Aujourd’hui, toute séparation professionnelle se monnaye dans des limites budgétaires prévues par la loi, sauf cas particuliers. Des résistances existent çà et là, mais le principe semble établi au grand dam des plus récalcitrants.

Ces ordonnances dévoilent le poids de l’action gouvernementale dans la négociation collective. C’est le pouvoir politique qui décide et non les partenaires sociaux, cantonnés à un rôle supplétif, voire de figuration.

Leur faible représentativité et leur division ne leur donnent pas l’influence nécessaire pour s’imposer face à un État omniprésent. De toute façon, certains syndicats se spécialisent dans la contestation. La remise en cause du patronat et du capitalisme paraît leur seule ligne de conduite et leur seul moyen d’exister.

La loi « Pour la liberté de choisir son avenir professionnel »

Cette loi en date du 5 septembre 2018 n’a pas reçu non plus un accueil très favorable auprès des partenaires sociaux. Elle les oblige à réduire le nombre de leurs branches professionnelles et à accepter l’arrivée d’un nouveau venu : France Compétences.

France Compétences se présente comme un organisme public en charge du contrôle et de la régulation des fonds consacrés à la formation professionnelle : formation des salariés et des chômeurs, apprentissage et compte personnel de formation (CPF). Sa gouvernance s’appuie sur un conseil d’administration où siègent les représentants des ministères concernés et des collectivités territoriales, les partenaires sociaux et quelques personnes qualifiées.

Une structure collégiale où le gouvernement se donne un rôle de pilote et d’arbitre en dernier ressort. Pour les régions, il s’agit d’une mauvaise nouvelle. Elles voient leurs attributions (apprentissage et formation des chômeurs) repasser sous l’étroite surveillance des services de l’État.

Concrètement, le dossier de la formation professionnelle ne peut plus se dissocier de celui de l’emploi. Les deux relèvent d’une politique nationale, éventuellement européenne. En conséquence, vu l'importance de l'enjeu, la participation des syndicats et des collectivités territoriales prend l’allure d’une procédure consultative.

Concurrence contrôlée entre centres de formation

Les principales nouveautés concernent l’apprentissage et le CPF qui voient leurs activités semi-libéralisées. L’offre de services ne dépend plus du bon vouloir des syndicats, des compagnies consulaires et des élus locaux, mais du besoin des entreprises et de l’instauration d’une concurrence contrôlée entre centres de formation.

De même, l’Éducation Nationale doit se plier à cette nouvelle disposition. Une mini-révolution. Depuis, le nombre de Centre de formation d’apprentis (CFA) monte en flèche (+ 200 en 2019). Le nombre d’apprentis aussi (+16%).

Lire notre article : Hausse de l’apprentissage en 2019

De son côté, le CPF ne se compte plus en heure mais en euro. L’application digitale Mon compte formation contribue à sa promotion et à son regain d’intérêt. Une dynamique stoppée, hélas, comme pour l'apprentissage, par l’arrivée du Covid-19.

Pour septembre 2020, le nouveau gouvernement de Jean Castex programme un plan d’aide de 6,5 milliards d’euros en faveur de l’emploi des jeunes et de la promotion de l’apprentissage. 

La réforme de l’assurance chômage inachevée

Le projet gouvernemental d’Édouard Philippe, porté par Muriel Pénicaud, prévoit une restriction des conditions d’éligibilité, une baisse des allocations liées à l’activité réduite et une taxation supplémentaire des contrats courts. En clair, une diminution des dépenses.

L’apparition du Covid-19 laisse cette réforme inachevée. Sous l’insistance des partenaires sociaux, le gouvernement Castex devrait revenir sur ces mesures, malgré le déficit abyssal de l’assurance chômage (+ de 50 milliards d’euros en juin 2020).

Une nouvelle politique qui requiert un changement de ministre. Muriel Pénicaud est remerciée, Élisabeth Borne lui succède. Ancienne ministre de la transition écologique et ex-PDG de la RATP, elle fait partie des énarques rompus au dialogue social et aux remplacements de dernières minutes.

Des « maladresses » qui lui coûtent son poste

Finalement, Muriel Pénicaud serait victime de son manque de sens politique à l’origine de quelques couacs gouvernementaux. On lui reproche, entre autres, son absence de clarté dans ses explications, trop techniques pour le commun des mortels.

On lui reproche aussi son opposition à l’augmentation des congés parentaux suite au deuil d’un enfant. Idem, lorsqu’il a été question de maintenir un crédit d’impôt en faveur des personnes de plus de soixante-dix ans.

Des prises de positions que l’on considère comme trop radicales aujourd’hui pour représenter un courant politique à l’assemblée nationale. Depuis, elle s’est rétractée, mais le mal est fait.

Le Président de la République, lui-même, a dû intervenir pour la désavouer et la ramener à plus d’humanité. Une ministre moins habituée, semble-t-il, à faire de la politique qu'à gérer du personnel.

Pour les observateurs et les commentateurs de la vie politique, son profil, issu de la société civile, ne cadre plus avec les exigences sociales du moment. Des « maladresses » qui lui coûtent son poste et une avalanche de critiques dans les médias.

En d’autres termes, le pouvoir de dire non ne relève d’aucun ministre, quel qu’il soit. On ne conduit pas les affaires d'un ministère comme celles d'une entreprise. Le démérite de Muriel Pénicaud se résume à cette confusion. Une « lacune » que nous lui concédons bien volontiers.

En fait, l’ex-DRH du Groupe Danone serait victime de son professionnalisme et de ses accointances avec le milieu patronal. Elle possède d’ailleurs le plus gros patrimoine du précédent gouvernement (7,5 millions d’euros). Ce qui peut susciter quelques jalousies, y compris dans les plus hautes sphères du pouvoir.

Pourtant, sa fibre sociale ne fait pas l’ombre d’un doute. Elle fut en son temps directrice de mission locale et haut-fonctionnaire aux côtés de Martine Aubry. Elle connait probablement les limites du traitement social du chômage pour les avoir observées de près.

La France survalorise la dimension politique

En conclusion, le bilan son action passe aux oubliettes, gommé par sa posture inappropriée et par la survenue du Covid-19.

Toutefois, nous regrettons son limogeage. Sa connaissance conjointe de l’entreprise et de l’administration demeurait un atout non négligeable par les temps qui courent. Ses aptitudes et ses préconisations bousculaient les conservatismes les plus divers.

Sa mission consistait vraisemblablement à remettre un peu d’efficacité au cœur d'un système obsolète. Elle se finalise par une recentralisation du rôle de l’État que désapprouvent certains élus et une majorité des partenaires sociaux.

En substance, on peut considérer que le pouvoir politique en général éprouve des difficultés à s’entourer des compétences indispensables à sa crédibilité. Un aveu de faiblesse ou le besoin de se croire encore tout puissant.

Pierre Veltz, économiste et sociologue, fait remarquer dans son dernier livre (1) que « la France survalorise dans plusieurs domaines la dimension politique ou politico-administrative. » Pour lui, « ce sont les forces de la société dite « civile » qui portent et porteront la transformation du monde. » Il s’interroge notamment sur la défiance montante des français vis-à-vis de la régulation politique. Une analyse bien sentie qui préfigure peut-être une autre manière de faire de la politique, à l’opposé de l’exemple que nous venons de décrire.

Contribution rédigée par Pierre GANDOSSI pour Efficience Emploi, le 4 août 2020.

(1)    Pierre Veltz, La France des territoires, défis et promesses, MIKROS, éditions de l’aube, 2019 et 2020