Les maisons de l’emploi, que vont-elles devenir?

Entretien avec Didier Dugast, directeur de la maison de l’emploi et de la formation de Sénart en Seine-et-Marne (77) et en Essonne (91). Après avoir été coordonnateur emploi formation et directeur de mission locale, il est depuis 2006, le directeur général de cette structure qui regroupe (suite à une fusion) les activités de la maison de l’emploi et celles de la mission locale. Dotée d’un budget d’environ 2,5 millions d’euros, la maison de l’emploi et de la formation salarie 35 salariés et rayonne sur un territoire de 115 000 habitants, à cheval entre les départements de la Seine-et-Marne et de l’Essonne. Située à plus d’une trentaine de km au sud est de Paris, la ville nouvelle de Sénart a été créée en 1969 et est gérée par deux syndicats d’Agglomération Nouvelle (un sur chaque département) aux seins desquels siègent les représentants de chaque commune.

Efficience Emploi : bonjour Monsieur Dugast, notre association s’intéresse aux maisons de l’emploi, nées après la loi de cohésion sociale de 2005 au moment de l’acte III de la décentralisation relative à la redistribution des compétences territoriales. Nous souhaiterions vous interroger sur leur avenir.
Depuis leur naissance, on peut dire sans forfanterie que leur développement a été contrarié. En effet, leur cahier des charges a été réduit à la portion congrue : d’abord en 2008, avec la création de Pôle Emploi, la compétence en matière d’accompagnement des demandeurs d’emploi leur a été retirée dans le but d’éviter les doublons avec la nouvelle structure nationale, résultat de la fusion entre l’ex-ANPE et les Assedic ; puis cette année en 2014, nouvelle modification en leur défaveur, avec la suppression des compétences liées à l’observation du territoire et à la création d’activités. Là aussi, trop de doublons ont été constatés amenant les pouvoirs publics à revenir sur leurs choix et leurs financements initiaux, à tel point désormais que plusieurs maisons de l’emploi sont menacées de fermeture. Les crédits de l’État affectés aux maisons de l'emploi ont baissé d'un tiers: ils sont passés de 52 millions d'euros en 2013 à 36 millions d'euros en 2014. Ces baisses avaient déjà commencé les années précédentes, au moment où la droite était au pouvoir, jusqu'en avril 2012. Toutefois, leurs conséquences semblaient moins dramatiques et moins définitives. Or, l'originalité des maisons de l'emploi était de faire dire le besoin aux territoires pour qu’ils contribuent eux-mêmes à leur développement en matière d’emploi et de développement économique.

L’État n’estime plus prioritaire, aujourd’hui, de soutenir ces structures pilotées par les élus locaux, il se retire progressivement des maisons de l’emploi, alors que ses services ne se privaient ni d’intervenir, ni de dicter leurs conditions, moins dans la gestion de la structure que dans l’articulation des actions.

A leurs débuts, les maisons de l’emploi, outre l’accompagnement des publics, étaient chargées de plusieurs objectifs:

  • observer et faire un diagnostic du territoire
  • animer ledit territoire
  • anticiper les mutations économiques en cours en facilitant les mobilités professionnelles et la formation des salariés
  • soutenir par tous les moyens l’accès à l’emploi
  • promouvoir les clauses sociales et d’insertion dans les marchés publics
  • contribuer au développement de l’emploi en favorisant la création d’activités
  • lutter contre les discriminations en s’appuyant sur des initiatives locales et sur l’organisation de forums ou d’évènementiels autour des thématiques de l’emploi et du développement économique.

A la lisière de l’emploi et de l’économie, les maisons de l’emploi étaient chargées d’un vaste programme censé bousculer sensiblement les structures publiques déjà existantes que sont les DIRECCTE (les services du ministère de l’emploi et de l’économie), Pôle Emploi, les missions locales, les services économiques et de développement des territoires (communes, intercommunalités, départements et régions), l’AFPA, les chambres consulaires, les partenaires sociaux et les groupements professionnels. L’idée première était de fédérer les initiatives et de faire travailler ensemble tous les acteurs de l’emploi et de l’économie locale autour de projets communs de développement, ceci afin de pallier au manque global d’unité, vecteur de conflits et de gaspillages lorsqu'il est question de dépenses publiques.

Avant de commencer à débattre de l’avenir des maisons de l’emploi, Monsieur Dugast, il était utile, nous semble-t-il, de commencer par ce préambule afin d’avoir un aperçu, à peu près clair, du dilemme posé par ces structures, écartelées entre le local et le national. Des élus de gauche comme de droite défendent les maisons de l’emploi, mais ils sont nombreux aussi, dans les deux camps politiques, à se demander pourquoi l’État continue de financer ces structures. Ils s’interrogent quant à leur réelle valeur ajoutée : elles seraient l’objet de dépenses publiques inutiles et d’imbroglios sans fin entre les acteurs concernés.

Didier Dugast : les missions des maisons de l’emploi consistent à répondre à un cahier charges, tel que l’État l’a pensé, au départ, avec un processus qui a du sens sur le plan territorial, celui de regrouper et de faire travailler ensemble plusieurs communes et les acteurs de l’emploi : soit sur un bassin d’emploi, soit sur un bassin de vie. Pour que la mayonnaise prenne, si j’ose dire, il faut que les élus s’approprient le sujet et le portent vraiment, sinon la pérennité de ce genre d’outil est largement compromise.
La principale mission d’une maison de l’emploi est de rassembler les forces vives d’un territoire qui sont liées à l’emploi, à la formation et à l’insertion et dont l’activité s’adresse à tous les publics. Celles-ci sont invitées à se positionner en faveur d’un accompagnement des acteurs et d’une gouvernance territoriale partagée. Ce sont grâce aux diagnostics communs fournis par les acteurs que les maisons de l’emploi sont censées conduire leur action sur le terrain. Lutter contre les freins à l’emploi, proposer d’accompagner les employeurs dans leurs recrutements, favoriser la médiation avec des entreprises, parce qu’elles sont en difficulté ou parce qu’elles viennent de s’installer et qu’elles cherchent à recruter. Voilà quelques exemples qui démontrent la pertinence des maisons de l’emploi.
Le but de ces actions est de mobiliser la population pour contribuer à faciliter son accès à l’emploi et susciter, le cas échéant, son envie d’agir par elle-même. C’est également le prétexte pour structurer l’offre et la demande, en associant Pôle Emploi, mais pas seulement. La connaissance du territoire permet de mobiliser aussi les entreprises, petites et grandes, autour de la solidarité, car l’autre grande mission d’une maison de l’emploi, c’est la gestion territoriale des emplois et des compétences (GTEC). La GTEC  consiste à anticiper les besoins des entreprises sur le territoire, c’est-à-dire à classer et à rendre lisible les mutations socioéconomiques, notamment l’évolution des métiers. Autrement dit, nous avons plutôt intérêt à préserver nos compétences et à éviter qu’elles s’en aillent voir ailleurs. Sinon, le territoire en subira les conséquences…  La maison de l’emploi doit faire vivre ce lien permanent entre le territoire et la vie économique, donner les capacités et les moyens à nos concitoyens de s’adapter à un monde qui change, tout le temps, afin qu’ils réussissent à s’attribuer les emplois de demain.

Efficience Emploi : les premières maisons de l’emploi labellisées réunissaient, outre les acteurs locaux, les services régaliens : les services de l’État (les DIRECCTE aujourd’hui), l’ANPE, les Assedic ou les partenaires sociaux et  l’AFPA. La création de Pôle Emploi a tout bouleversé obligeant les élus à rentrer dans le rang et à se plier aux injonctions de l’État.

Didier Dugast : il fallait évoluer et ne pas donner un sens unique aux maisons de l’emploi. La contrainte n’est pas toujours mauvaise conseillère : sur le territoire, nous avions déjà une structure SAN Développement qui s’employait à fédérer les acteurs en essayant de monter des projets, sans l’aide de l’État, estimant qu’agir ensemble ne pouvait qu’aider le territoire à développer ses points forts et à réduire ses points faibles. A cette époque, nous avions l’ANPE qui freinait des quatre fers et l’Assedic qui rappelait toujours des points de droit pour bien marquer sa place et le côté formel de son intervention. La collaboration locale n’était pas dans leurs cultures et ce n’était pas quelque chose qu’ils savaient faire. Ils étaient habitués plutôt à l’exécution de leurs tâches, rien de plus, donnant le sentiment à leurs interlocuteurs que l’emploi était leur pré-carré refusant d’admettre plus ou moins que les élus pouvaient avoir raison de s’intéresser aux questions d’emploi au travers du développement économique.

Efficience Emploi : par exemple, comment avez-vous animé la mission d’observation du territoire? Est-ce que les services de l’État ont participé à vos travaux et partagé vos conclusions?

Didier Dugast : il faut être pragmatique pour donner du sens à la mission d’observation. La maison de l’emploi de Sénart est gouvernée par deux principes. Premier principe, lorsqu’il existe une compétence sur un territoire, nous appliquons la règle de la non-substitution. Nous évitons ainsi la concurrence. Deuxième principe, nous privilégions une logique de co-construction, ce qui veut dire que si nous n’accomplissons pas les choses ensemble, on ne fait rien. Bref, rien n’est possible sans les autres…
Cette culture là vient de la mission locale. Accompagner, c’est faire avec et non faire pour ou contre. La question de l’observatoire est déterminante : celle-ci se joue dans la gouvernance. Une maison de l’emploi qui n’implique pas tout le monde dans le processus d’observation du territoire : ça n’a aucun sens ! Avec de tels fondamentaux, nous n’avons pas eu besoin de recruter un chargé de mission qui aurait passé son temps à nous faire des études ad hoc, nous avons préféré nous appuyer sur la Chambre de Commerce et d’Industrie, qui a déjà dans ses métiers, ce type de compétences, nous permettant de connaître les principales évolutions économiques et les ressources humaines (RH) du territoire. Au lieu de mettre 45 ou 50K euros dans un poste, nous n’avons dépensé que 12K euros dans une vraie coproduction, avec un savoir-faire reconnu par tous et assuré par un animateur de grande qualité. Ceci amenant, tous les partenaires de la maison de l’emploi à faire le même constat. Il s’agit de porter un diagnostic commun et de faire des recommandations sur ce qu’il serait bon de mettre en œuvre pour le territoire.

Efficience Emploi : avez-vous inventé ou mis en place des indicateurs propres au territoire, susceptibles de mieux cerner ses caractéristiques, ses enjeux, ses actions et les résultats obtenus?

Didier Dugast : Non, nous avons mis en place des tableaux de bord avec des indicateurs qui donnent du sens aux thématiques que nous nous sommes fixés. Par exemple, observer les mobilités professionnelles, les statistiques existent, mais elles n’ont jamais été traitées sous cet angle. Nos statistiques sont le reflet des propres problématiques que nous posons. Grâce à l’URSSAF, nous avons pu observer une recrudescence des emplois à temps partiel et des CDD, au point de nous rendre compte que ce phénomène pouvait devenir explosif. Nous avons décidé alors, ensemble, de regarder de plus près une filière professionnelle, très présente sur notre territoire : la filière logistique. Cette observation a déclenché une étude plus poussée du secteur d’activité et a débouché sur la création d’un groupement d’employeurs. Cette initiative a permis de mettre en place une offre de services structurée évitant aux salariés concernés une trop grande précarité, leur donnant la possibilité de se former et d’évoluer dans les métiers de la logistique.


La maison de l’emploi : un grand outil de Ressources Humaines


Efficience Emploi : ici, visiblement, comme le territoire est un peu excentré vis-à-vis de Paris, il est plus facile de savoir où il commence et où il s’arrête. De plus la structuration administrative, politique et économique est pour ainsi dire identique, elle représente a priori la même zone géographique, ce qui permet de réunir plus aisément toutes les composantes du territoire.

Didier Dugast : notre territoire est assez simple et cohérent. Cela facilite les choses. Le Syndicat d’Agglomération (SAN) est un syndicat intercommunal, l’instance politique et administrative qui porte cette cohérence. D’où, un certain nombre de déclinaisons, économiques, sociales, professionnelles, faciles à imaginer. Nous sommes sur un territoire d’environ 110 000 habitants, une échelle raisonnable, sur lequel nous pouvons agir rapidement.
La marque de fabrique de Sénart, c’est la capacité du territoire à susciter de l’innovation  sociale, en réponse, aux interrogations que nous avons en permanence sur le chômage, l’évolution économique, les problématiques RH, etc. Nous formons le vœu que la maison de l’emploi soit un grand outil de Ressources Humaines. Notre offre de services qualifiée n’est pas tournée vers le placement. C’est le boulot de Pôle Emploi. Pour être dans une logique de gagnant/gagnant et proposer aux entreprises un service de qualité, par exemple, dans le domaine de la formation, il faut être à la convergence des besoins des employeurs, des salariés et du territoire.

Efficience Emploi : pour ce qui est de la contribution au développement de l’emploi, vous avez parlé de la plate forme RH et de la GPEC, est-ce que vous travaillez avec les services économiques de votre territoire, en l'occurrence le SAN?

Didier Dugast : bien sûr. Ils sont associés à la gouvernance et à l’observatoire et ils sont aussi associés à notre dialogue de gestion quotidien pour évaluer nos actions et affecter leurs subventions en proportion de l’action que nous avons fournie. C’est normal, c’est l’un de nos financeurs, au même titre que l’État, avec lequel nous négocions nos conventions pluriannuelles d’objectifs (CPO). Ce sont des cultures professionnelles qui ont toujours du mal à se rencontrer, car la frontière entre l’emploi et le développement économique est poreuse et difficile à définir : une maison de l’emploi ne crée pas d’emploi. Elle aborde les questions liées à l’emploi et organise des approches : compétences, métiers, services aux entreprises ou à leurs salariés. Sur la création d’activité, nous servons de relais d’information et nous renvoyons les candidats à la création d’entreprise vers les services compétents. Les zones d’ombre entre les partenaires sont toujours situées autour de la relation entreprise. Chaque territoire fonctionne, selon des principes qui sont les siens, mais pour que les missions de chacun soient bien identifiées et bien respectées, il faut que les acteurs se retrouvent au sein d’une instance commune où sont rappelées, si nécessaire, les fonctions  et les limites de chacun. Chez nous, cela s’appelle le CODE, le comité d’organisation et de développement économique, lequel est piloté par le SAN. Il s’agit d’un lieu d’échanges et de partage d’information, l’occasion d’apporter sa complémentarité au territoire. La maison de l’emploi et la mission locale y participent. L’information ainsi circule et permet à tous les services économiques et de l’emploi du territoire d’intervenir au bon moment, notamment lorsqu’il s’agit de structurer notre démarche auprès de nos partenaires, les entreprises et Pôle Emploi.

Efficience Emploi : avez-vous un exemple à donner où les acteurs ne parviennent ni à clarifier leurs actions et ni à œuvrer ensemble ? Tout n’est pas bordé de roses!

Didier Dugast : la pomme de discorde se concentre souvent autour des entreprises qui sont sollicitées par tout le monde et par la nécessité de mettre en place un réseau d’entreprises impliqué au service du territoire. Le lien entre ces deux dimensions, c’est toujours très compliqué ! Nous avons tous intérêt à faire circuler l’information, mais il arrive que cela devienne un frein. L’entreprise qui n’est pas satisfaite des services publics d’un territoire doit pouvoir le dire et profiter de l’outil maison de l’emploi lorsqu’elle est confrontée à des problématiques RH. Sinon, j’estime ne pas avoir de freins insurmontables sur Sénart, il faut veiller simplement à ce que tout le monde s’implique en évitant de se substituer à qui que ce soit. Nous sommes sur un  territoire pacifié, où les gens trouvent leurs places, s’impliquent, sans eux, nous manquerions de crédibilité. Les partenaires sociaux sont présents, nous avons monté avec eux des outils de développement social et territorial. Certains outils ont besoin d’être rénovés pour repartir sur de nouvelles actions. L’usure fait partie de la vie, il faut savoir se renouveler. Ce qui me semble important, c’est de créer, ce qui n’existe pas ou de créer des services là où il n’y en a pas, là où les besoins ne sont pas traités.


Les maisons de l’emploi menacées


Efficience Emploi : petite parenthèse, est-ce qu’il existe un accompagnement des demandeurs d’emploi âgés de plus de 26 ans?

Didier Dugast : nous avons fédéré un réseau des services emplois des différentes communes afin que ceux-ci soient complémentaires. Ils sont sur l’approche tous publics. Les salariés sont des employés des communes. Ils utilisent des tableaux de bord communs pour avoir une lisibilité complète de leurs activités et c’est la maison de l’emploi qui les forme et qui coordonne leurs actions sur le terrain. Nous pouvons ainsi, lorsqu’une entreprise recrute, structurer nos services, avec Pôle Emploi, pour répondre à la demande.
Si des zones d’ombre existent, elles sont entre le rôle dédié à Pôle Emploi et le rôle complémentaire et utile joué par la maison de l’emploi au service de son territoire. A partir du moment où l’on crée un outil local (maison de l’emploi ou mission locale) et que l’on confie sa gestion aux élus, par définition, cela devient un outil décentralisé. Mais l’État ne s’en laisse pas compter, il est en train de revenir en arrière et de donner tous les pouvoirs à Pôle Emploi sur les territoires. En contrepartie, hélas, il se désengage des maisons de l’emploi : changements, heureusement, que nous avons anticipés. Selon nous, la maison de l’emploi est un outil de gestion territoriale des emplois et des compétences (GTEC) qui doit être porté par les élus et défendu comme un dispositif global au service du territoire. Dans une GTEC, on observe, on analyse, on conclut, on décide et on agit… Il n’y a pas besoin de disséquer les missions les unes par rapport aux autres, comme l’État nous a obligés à le faire. On intègre dedans aussi bien les missions d’observation que celles liées à la lutte contre les discriminations, même si elles ont été retirées aux maisons de l’emploi. Il n’y a rien de choquant à ce que les territoires organisent et financent leurs propres forums pour l’emploi.  L’autre mission concerne les clauses sociales et d’insertion, où là aussi, nous avons un rôle à jouer, bien que l’existence d’une maison de l’emploi ne soit pas indispensable à leur développement.

DSC_0442

Didier DUGAST, directeur de la Maison de l'emploi de Sénart

Avec les élus, nous nous sommes posés la question du comment faire face à la démobilisation de l’État ? Notre subvention a diminué de plus de 44 %. De 250 000 euros, nous sommes passés à 115 000 euros. Heureusement dans la façon dont nous avons organisé la maison de l’emploi, l’État ne pèse pas plus de 20% du budget, ce qui permet au territoire de garder la main et d’agir en conséquence. Quand la maison de l’emploi perd 44% de sa subvention, son manque à gagner ne représente, en réalité, qu’à peine 10% de son budget. Au lieu d’être dépendante d’un financeur, la loi du nombre nous est favorable, même si cela complique la gestion de la structure et le travail du directeur. Notre budget est réparti, selon quatre grands quarts : État, communautés d’Agglomération, région et Fonds Social Européen (FSE). Un peu le Département, mais cela reste à la marge. Ce montage financier permet  à la maison de l’emploi de faire face aux coups de rabots budgétaires de l’État. Nous nous débrouillons également pour aller chercher des fonds, répondre à des appels d’offres publics, mais nous sommes, grâce à cette politique de gestion prudente et équilibrée, à effectif constant depuis plusieurs années maintenant.
Pour autant, il  ne suffit pas d’être porteur de projet, que  se passera-t-il en 2015 ? Au moment de la fusion, en 2005, entre la mission locale et la maison de l’emploi, j’avais déjà alerté nos élus en précisant qu’un jour, l’État pourrait se désengager de cet outil et ne plus le financer.

Efficience Emploi : On peut comprendre que l’État cherche à réduire ses dépenses lorsqu’elles ne sont pas justifiées ou lorsqu’elles viennent en redondance avec les initiatives locales. Nous pensons, entre autres, à la lutte contre les discriminations, un concept fourre tout, où il est  facile de repérer les doublons et les dépenses inutiles. Idem pour la création d’entreprise, les élus n’ont pas attendu l’État et les maisons de l’emploi pour agir dans ce sens, pourquoi alors continuer à les financer sur ce volet ?  L’État n’empêche pas les collectivités locales de regrouper toutes leurs actions liées à l’emploi et au développement économique dans une même structure, en l’occurrence une maison de l’emploi. Si beaucoup d'élus ne le font pas, c’est parce qu’ils pensent que la mutualisation des moyens des collectivités locales, présentée au grand jour, risque de dissuader l’État de continuer à les financer. D’un côté l’État veut maintenir son pouvoir à moindre coût ; de l’autre, les élus veulent rester libres de leurs faits et gestes, mais chacune des parties en présence a du mal à admettre que tout cela représente un effort budgétaire et l’acceptation de contraintes réciproques. En clair, personne ne veut se quitter, du moins en apparence, mais personne ne veut payer pour les autres…
L’astuce de votre démarche a consisté à ne pas mettre vos œufs dans le même panier afin de pouvoir faire supporter à la maison de l’emploi les baisses de subventions sans sacrifier son offre de services. D’autres maisons de l’emploi ne sont pas dans la même situation : les aides de l’État représentent 40, voire 50% de leurs budgets, ce qui compromet sérieusement leur avenir… Si on ajoute à cette mauvaise nouvelle, les complications et la bureaucratie pour obtenir les fonds du fonds social européen (FSE). Les délais peuvent atteindre entre 2 à 3 ans, on peut comprendre alors que des territoires préfèrent renoncer estimant que le jeu n’en vaut plus la chandelle !

Didier Dugast : dans la nouvelle répartition des compétences qui se dessine, l’emploi, après le développement économique, revient aux communautés de communes ou d’Agglomération. A mon avis, les maisons de l’emploi qui ont fait le choix tout de suite de se positionner sur la mission GTEC s'en sortent mieux que les autres. C’est un vrai sujet la GTEC, il n’y a pas de définition de la GTEC, il y a simplement les objectifs que l’on se donne. En fait, la bonne définition est celle que le territoire se donne pour lui-même. N’attendons pas qu’une définition vienne de l’extérieur, construisons une GTEC à notre image qui répond à nos préoccupations locales. La GTEC, au départ, consistait à se projeter dans l’avenir pour observer et gérer la pyramide des âges.

Efficience Emploi : est-ce qu’il y a beaucoup d’entreprises intéressées par cette démarche GTEC, notamment avec la recrudescence du chômage des seniors?

Didier Dugast : celles qui sont dans nos réseaux, oui. Pour  les autres, c’est un peu plus compliqué. Nous avons plus de 3500 entreprises (TPE, PME et quelques grosses). Nous en voyons 200 à 250 maximum. Certaines se chargent d’informer leurs consœurs.  Mais, ce n’est jamais facile, les plus petites n’ont pas de temps à perdre. Pourtant l’essentiel des entreprises, ce sont des TPE et des PME, bien que deux grosses entreprises, SNECMA et SAFRAN, représentent beaucoup d’emplois sur notre territoire. Parler avec les TPE et les PME de la pyramide des âges et du chômage des seniors, ce n’est pas forcément leur priorité, trop préoccupées qu’elles sont par la conservation de leurs marchés et par le fait qu’elles puissent sauvegarder leurs compétences ou leurs emplois.

Efficience Emploi : la GTEC reste, cependant, un modèle plus adapté aux grandes entreprises. Les petites nécessitent un travail de fourmi et du temps. En règle générale, elles sont sacrifiées à la loi du nombre, celle qui permet de faire du chiffre et d’avoir une répercussion sur l’emploi local.

Didier Dugast : c’est pourquoi nous préférons la GTEC à la GPEC, car elle nous permet de n’oublier personne et d’éviter de nous concentrer essentiellement sur les plus grosses. Créer des outils d’accompagnement RH pour les entreprises, c’est de la GPEC. Mais l’intérêt n’est pas d’intervenir auprès de quelques unes, mais de faire circuler l’information et d’impacter tout le territoire, voire tout le bassin d’emploi, car le bassin d’emploi, ce n’est pas que Sénart, c’est aussi les autres territoires autour.

Efficience Emploi : sur les clauses sociales et d’insertion. Percevez-vous des nouveautés, un changement?

Didier Dugast : c’est un sujet qui me pose problème. Ces opérations existaient déjà sans cadre législatif. Il n’y a pas besoin d’être une maison de l’emploi pour faire des clauses d’insertion. Quand j’ai commencé à en faire, le cadre juridique était absent. Pour moi, le problème des clauses sociales, c’est de gérer de la contrainte, c’est-à-dire de reconnaître le savoir-faire des entreprises qui répondent à des appels d’offres publics et de mettre en face les clauses ou les contraintes institutionnelles qui les incitent à embaucher et à former des publics fragiles ou prioritaires résidant sur un territoire donné. Ce qui m’intéresse, c’est de faire de cette obligation, une rencontre positive qui puisse se solder par la mise en place d’une collaboration fructueuse, synonyme de réussite pour chacun des protagonistes. Nous travaillons là-dessus en ce moment et grâce au fruit de nos travaux de réflexion, nous pensons faire sauter quelques verrous. Il est encore trop tôt pour que je vous en dise plus…

Efficience Emploi : la démarche est intéressante, mais assez technocratique. Les clauses sociales ressemblent à une usine à gaz. Il faut fédérer beaucoup de gens, ce n’est jamais gagné ! Là aussi, on s’adresse à des entreprises d’une certaine taille qui sont capables de répondre à des appels d’offres et qui disposent d’un chiffre d’affaires conséquent.

Didier Dugast : c’est vrai, les PME interviennent dans la sous-traitance, mais ne sont pas sur le devant de la scène. D’ailleurs dans le cadre d’un pacte territorial pour l’emploi, nous avons accepté de nous rapprocher de Melun, véritable leader sur le sujet. L’idée est d’unir nos forces et nos compétences pour obtenir les financements que la région voudra bien nous donner. Mais ce qui m’intéresse, c’est la rencontre de l’offre et de la demande. La question de la Responsabilité Sociale et Environnementale (RSE) intéresse de plus en plus de managers qui souhaitent que leurs équipes s’impliquent et participent plus concrètement au développement local. Nous sentons un mouvement de ce genre poindre auprès des acteurs économiques, une autre façon de voir l’entreprise sur son territoire. C’est sur cette dynamique positive que je compte faire porter les clauses. Je n’en dis pas plus pour le moment…


Envisager l’avenir des maisons de l’emploi sans la participation de l’État


Efficience Emploi : en vous écoutant, les maisons de l’emploi continuent de mener leurs actions et essaient d’innover, mais il est illusoire qu’elles envisagent, à terme, la participation de l’État?

Didier Dugast : il faut que l’on s’y prépare très sérieusement. L’État n’a plus d’argent. Selon les territoires, l’impact des maisons de l’emploi est très discutable. A mon sens, l’État, même s’il supprime des subventions, devrait venir expliquer sa politique et participer encore et toujours au développement local. Il n’a pas cherché à se rapprocher des régions, à ma connaissance, pour savoir ce qu’ils pouvaient faire ensemble. Chaque échelon possède son dispositif et ses moyens et ne soucie pas assez de l’action des autres acteurs publics. Pour bien faire, il faudrait que l’État négocie avec les régions et qu’il y ait une véritable coopération en ce qui concerne les outils à utiliser sur les territoires. Les régions s’impliquent, mais pas de manière structurelle, simplement au travers d’actions dont elles sont à l’origine, alors qu’il serait intéressant de mettre en place des actions pertinentes, susceptibles d’être pérennisées, réunissant tous les échelons politiques et administratifs. Le territoire doit s’emparer du sujet. Il faut favoriser la co-construction d’actions, regarder celles qui fonctionnent et les dupliquer, si nécessaire.

Efficience Emploi : de toute façon, si l’État se retire, il ne pourra pas s’opposer aux initiatives qui seront prises par les territoires.

Didier Dugast : s’il agit ainsi, il fera, à mon avis, une erreur stratégique. Si avant de supporter cette baisse, nous avions vu, avec l’État et la région, les actions qui pouvaient être reprises par cette dernière. Nous aurions gagné du temps et évité le désarroi de certaines maisons de l’emploi qui vont devoir licencier. Or, l’État et les régions sont capables de porter un projet commun avec des cofinancements, ils l’ont déjà fait dans d’autres domaines. Sauf que les maisons de l’emploi n’ont jamais été « installées » en France…

Efficience Emploi : un doute sérieux persiste quant à leur utilité. De plus, elles donnent du pouvoir aux élus. Pour des services régaliens, comme Pôle Emploi ou les DIRECCTE, c’est loin d’être l’idéal ! Pourtant,  la grande idée de Jean-Louis Borloo, ministre de la cohésion sociale à l’époque, créateur des maisons de l’emploi  (2004/2005), c’était justement de faire en sorte qu’il y ait une véritable politique publique de l’emploi, au plan local, DSC_0123qui associe tous les acteurs de l’emploi, y compris les nationaux. Que tout ce petit monde cesse de se regarder en chien de faïence et coopère au nom de l’intérêt général. On s’aperçoit au bout du compte que cela est difficile, l’État veut garder la main, rester maître du jeu, sans être capable d’être le chef d’orchestre et d’animer le territoire. Il a en face de lui des acteurs qui le connaissent mieux que lui et qui sont forces de proposition sur plusieurs points : cela suffit à le discréditer. Il s’impose donc par la loi au lieu de promouvoir l’initiative locale. Le débat sur les compétences données aux collectivités locales est posé : d’aucuns pensent, à gauche comme à droite, que l’on devrait revenir sur la notion de compétence globale favorable aux territoires et chère aux élus locaux, soucieux de préserver leurs capacités d’action. Que certaines attributions devraient être dédiées à un seul et même échelon dans le but de pallier à l’inflation des dépenses publiques plutôt que de laisser plusieurs niveaux intervenir et favoriser les doublons ou la logique systématique des cofinancements, comme c’est le cas aujourd’hui.  Cette mesure supprimée par Hollande dès son arrivée à la présidence avait été programmée sous Sarkozy, mais n’a jamais été appliquée. Elle a été ré instituée depuis le 1er janvier 2014. Tout cela, finalement, parce que nous ne parvenons pas, en France, à supprimer des territoires. Au contraire, on en rajoute à l'instar des métropoles.

Depuis, cette interview, il est à noter que nous avons changé de gouvernement et le nouveau 1er ministre, Manuel Valls, préconise la division par 2 de nos 22 régions pour 2017, la disparition des conseils départementaux pour 2021, le renforcement des intercommunalités et la clarification des compétences pour chacun des échelons, contraints de renoncer, à nouveau, après quelques mois, à la notion de compétence globale. Il propose aussi des économies de l’ordre de 50 milliards d’euros sur les trois prochaines années, dont 18 milliards réalisées par l’État et 11 milliards par les collectivités territoriales. 

Didier Dugast : ceci dit, les annonces qui sont faites relatives à la recomposition et l’agrandissement des territoires, donnent du sens à notre démarche. Il va falloir faire de la politique autrement, plus ouverte, pour trouver d’autres formes de financement en faisant appel, par exemple, au secteur privé.

Efficience Emploi : le manque d’argent public va pousser les gens à collaborer davantage : le pragmatisme sera de mise ou alors il y aura une césure! Nous sommes arrivés à un tel niveau d’endettement public qu’il parait difficile de continuer comme si de rien n’était. Dans l’hexagone, on attend souvent la dernière minute, que le territoire soit en miettes, avant que tout le monde consente à agir. Pourtant, l’union fait la force ! C’est dans la tourmente que les clivages politiques s’estompent et que les adversaires d’hier peuvent se transformer en partenaires pour défendre des intérêts communs.

Didier Dugast : c’est vrai, il faut être au bord du gouffre pour que les acteurs prennent conscience de l’importance de faire vivre un territoire par tous les moyens.

Efficience Emploi : en France, il faut être "malade" ou en voie de disparition pour qu’éventuellement on s’intéresse à vous. Dès que l’on anticipe, on vous fait comprendre que vous n’êtes pas encore une priorité, à moins que vous soyez un gros investisseur, susceptible de supprimer ou de créer des emplois.

Didier Dugast : en fait, ce que nous avons du mal à apprécier, c’est la plus-value des maisons de l’emploi. L’État n’a pas été capable de définir les modalités permettant de distinguer celles qui fonctionnent mieux que les autres. Le terrain est miné...  Il a opté, de préférence, pour les coups de rabot, c’est moins risqué et cela nécessite moins de travail.

Efficience Emploi : les maisons de l’emploi sont victimes d’aller dans toutes les directions. N’est-ce pas, in fine, un problème ? On ne parvient pas à leur fixer d’indicateurs de mesure suffisamment clairs, susceptibles de rendre lisible leur pertinence, comme, par exemple, le nombre d’emplois créés, sauvegardés ou maintenus. Dans ce contexte, la plus-value véritable des maisons de l’emploi est difficile à observer et à mettre en valeur. Si on avait un tableau de bord avec des critères connus de tous, on aurait eu probablement une vision plus précise et plus cohérente des maisons de l’emploi.

Didier Dugast : quand on s’appelle l’État, co-financeur des maisons de l’emploi, on doit être capable de donner des orientations, de les évaluer et de prendre position. Le rapport entre l’État et le territoire est toujours compliqué, mais, au bout du compte, c’est le territoire qui choisit ses indicateurs.

Efficience Emploi : oui, c’est d’ailleurs pour cela que l’État se retire parce qu’il n’y trouve pas son compte. Pour lui, le local doit s’adapter aux politiques publiques nationales et non l’inverse. C’est le principe même du jacobinisme !

Didier Dugast : quand l’État dit : « les maisons de l’emploi, c’est désormais la GPEC et les clauses d’insertion », il réduit leur champ d’intervention. Mais, dans les faits, ces réformes ne perturbent  pas notre stratégie. Il faut être simplement logique et cohérent dans sa gouvernance et dans l’implication des partenaires. C’est le territoire qui fera que l’on pourra survivre. Mettre en place des indicateurs nationaux, c’est difficile, il faudrait que tout le monde soit d’accord et accepte de se confronter les uns par rapport aux autres. Certains jugent cela schizophrène !

Efficience Emploi : il faut surtout que l’État accepte que la gouvernance des maisons de l’emploi lui échappe et qu’une prise en main par les territoires s’opère d’elle-même. Connaître les bonnes expériences, les bonnes pratiques et afficher les résultats obtenus devraient être une évidence et  faire partie de la démarche de tous les services publics de l’emploi. Se regarder, ce n’est pas uniquement  se comparer, c’est éveiller sa curiosité, mais aussi constater ses différences et admettre humblement que l’on peut apprendre des autres. C’est également montrer son intérêt pour autrui et convenir que la confrontation des actions semble la meilleure école pour améliorer ses compétences et ne pas sombrer dans la routine. On ne construit pas un projet de territoire en ayant essentiellement en tête la chasse aux subventions. Élaborer un projet, c’est d’abord savoir ce que l’on souhaite entreprendre avant de rechercher des moyens. L'objectif n'est pas de mettre la charrue avant les bœufs ! Hélas, beaucoup de maisons de l’emploi ont cédé, avant toute chose, à la tentation des aides financières proposées par l’État et par le FSE (Fonds Social Européen) avec l’idée implicite de ne rien changer à leurs manières d’organiser leurs services. Pour proposer de la GTEC aux entreprises, il faut donner l’exemple et être en capacité de s’appliquer le processus à soi-même. Le manque de reconnaissance des maisons de l’emploi vient peut-être de là; certaines ont préféré se livrer aux sirènes de la facilité plutôt que de réfléchir et de s’engager dans une véritable coopération territoriale, dont les conséquences, pour maints élus, auraient été d'accepter le partage du pouvoir et la mutualisation des moyens publics, lorsque cela est possible. Or, ils sont encore nombreux à ne pas vouloir y consentir. Des places et des pouvoirs sont en jeu... Dernière question, participez-vous au réseau des maisons de l’emploi?

Didier Dugast : je ne suis pas dans ce réseau. Toutefois, je n’ai rien contre, même si, quelques fois, j’ai du mal à voir sa plus-value. Défendre les maisons de l’emploi coûte que coûte, ça n’a pas de sens, surtout si cela consiste à consolider l’existant au lieu d’essayer d’entrevoir l’avenir. Il y a encore des élus qui les soutiennent, mais, hélas, autant qui cherchent à les détruire. La synthèse ne paraît pas évidente.  Ce que je trouve intéressant dans une maison de l’emploi, c’est la volonté de mettre en place des actions locales qui répondent aux besoins du territoire et d’y associer autant la population que les acteurs économiques et sociaux.

 

Propos recueillis et rédigés par Efficience Emploi le 28 mars 2014 

 

Pour en savoir plus:

www.mdef-senart.fr

www.ville-emploi.asso.fr