Les emplois d’avenir n’ont d’avenir que leur nom…

Les emplois d’avenir sont présentés par le gouvernement Ayrault comme l’un de ses outils principaux pour lutter contre le chômage des jeunes. Hormis créer des emplois publics (100 000 escomptés avant la fin de l’année 2013 et 50 000 en 2014), il n’y a, à notre avis, aucune innovation particulière dans cette mesure destinée en priorité aux jeunes les moins formés et a priori les plus en difficulté pour entrer sur le marché du travail dans notre pays.

 

Le programme électoral de François Hollande en prévoyait 300 000. Le gouvernement table finalement sur la moitié, soit une enveloppe budgétaire seulement pour l’État de 1,2 milliards d'euros en 2013.

A l’instar du Président de la République François Hollande, Michel Sapin, le ministre du travail, espère ainsi inverser la courbe du chômage avant la fin de l’année 2013.

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AUTEUR: PIERRE GANDOSSI

Dans tous les médias, il assure que ces emplois d’avenir sont une solution pour les jeunes concernés. Ce qui n’est  pas totalement faux, à l’image des anciens emplois jeunes de Martine Aubry et de Lionel Jospin entre 1997 et 2002 ; ils sont pour beaucoup de jeunes en galère une véritable opportunité  permettant d’éviter le chômage, même si certains postes sont façonnés à la va-vite pour faire du chiffre. Toutefois, ils permettent quand même à une majorité de reprendre confiance en soi et d’acquérir une première expérience professionnelle, malheureusement pas toujours transférable vers le secteur marchand. Nous allons y revenir.

Le ministre du travail oublie de souligner qu’il s’agit cette fois de mettre l’accent sur un public sans qualification, sauf pour les futurs enseignants et les jeunes diplômés issus des zones sensibles. En effet, les nouveaux services et nouveaux emplois de Martine Aubry concernaient principalement des étudiants sans expérience professionnelle, moins difficiles à recruter et à encadrer que des jeunes sans diplôme. D’ailleurs, aucune évaluation véritablement indépendante n’a été réalisée sur le sujet : beaucoup de ces emplois ont été transformés en emplois publics pérennes (et non en emplois marchands) contribuant vraisemblablement à l’envolée, ces 15 dernières années, des dépenses publiques dans les collectivités territoriales.

Comme il s’agit cette fois de jeunes ayant un niveau inférieur au baccalauréat, il sera plus ardu d’obtenir des résultats tangibles. Les administrations et les associations, employeurs principaux des emplois d’avenir, ne regorgent pas de pédagogues ou de tuteurs intéressés, capables de guider au mieux ces jeunes dans leurs premières démarches d’insertion professionnelle. Ils n'ont été ni préparés, ni formés pour cela.

Risques de concurrence avec d’autres dispositifs

Une concurrence avec l’apprentissage et les contrats de professionnalisation n’est pas à exclure, compte tenu que l’offre de services comprend : un volet formation (via les régions) et  surtout une meilleure rémunération (au moins le SMIC).

Une concurrence n’est pas à exclure non plus avec les structures d’insertion par l’activité économique, déjà bien établies sur ce créneau. Leurs activités comportent des similitudes avec les emplois d’avenir, bien qu’elles aient l’immense mérite de s’autofinancer sur la majorité de leurs activités (entre 50 et 95%), hormis les ateliers et chantiers d'insertion (ACI). Ce qui n’est pas le cas, non plus, des emplois d’avenir payés à 100% par le contribuable (75% État et 25% collectivités territoriales, entreprises publiques ou associations).

Le gouvernement Ayrault déshabille Paul pour habiller Jacques en remplaçant les emplois d’insertion par des emplois d’avenir, effaçant probablement l’effet positif que cette nouvelle mesure pouvait avoir sur les statistiques du chômage : les jeunes en emplois d’avenir prenant la place des salariés en insertion. En l’occurrence, nous pensons à la main d’œuvre des associations intermédiaires et des entreprises d’insertion qui collaborent régulièrement avec les collectivités territoriales, mais aussi aux salariés déjà en contrat unique d’insertion dans les associations, les entreprises publiques, les communes, les départements et les régions. Les élus locaux, crise économique oblige, sont encouragés à faire des économies, il se peut qu’ils le fassent sans le dire ouvertement au détriment des structures d’insertion par l’activité économique et des autres contrats aidés estimant désormais que la promotion des emplois d’avenir est devenue leur seule priorité.

Pour parvenir à ses fins, le gouvernement ne devrait pas s’exonérer d’une forme de chantage auprès des collectivités territoriales et des associations considérant que leurs dotations globales de fonctionnement et leurs subventions pourraient varier suivant la quantité d’emplois d’avenir créée sur chaque territoire et dans chaque structure. Les économies (1,5 milliard d’euros en moins de dotations de l’État destinées aux collectivités locales en 2014), votées courant octobre 2013 par le parlement, sont un moyen comme un autre de contraindre les élus locaux à réduire leurs dépenses et à concentrer leurs efforts budgétaires sur les emplois d’avenir ou sur d’autres mesures gouvernementales favorables à l’emploi.

Bien que les emplois d’avenir puissent être des CDI, ils demeurent principalement des CDD d’un an, renouvelables deux fois (90% des contrats signés). Aucun des employeurs n’a de visibilité suffisante pour s’engager sur le long terme. Bref, les emplois d’avenir n’ont d’avenir que leur nom…

Les sorties positives vers l’emploi durable devront se situer paradoxalement dans le secteur marchand, c’est-à-dire là où les emplois d’avenir sont interdits, sauf exceptions. Vu les difficultés du gouvernement à atteindre ses objectifs, il a proposé d’élargir le bénéfice des emplois d’avenir au secteur marchand, en particulier aux secteurs d’activité en tension où il existe des postes vacants et où les employeurs concernés sont confrontés à des problèmes récurrents de recrutement. Il leur propose une aide de l’État à hauteur de 35% du SMIC ou de 47% du SMIC horaire brut, essentiellement aux entreprises d’insertion (EI) et aux groupements d’employeurs pour l’insertion et la qualification (GEIQ). Nous n’avons plus affaire dans ce cas à des emplois d’avenir classiques même s’ils continuent à porter ce nom, mais à des contrats uniques d’insertion déjà en vigueur dans le secteur marchand (CUI-CIE).

L’élargissement de cette mesure au secteur marchand et aux jeunes de niveau scolaire plus élevé, sous certaines conditions, renforce malheureusement la concurrence avec les contrats en alternance déjà en perte de vitesse, à cause de la récession économique, de la disparition des BEP et du passage à trois ans des bacs professionnels (réforme effectuée sous l’ère Sarkozy).

S’ajoute à cela, l’annonce stupéfiante du gouvernement pendant l’été 2013 de supprimer la prime versée aux entreprises en faveur de l’embauche de jeunes apprentis pour permettre à l’État de faire une économie de 550 millions d’euros. Depuis, le gouvernement s’est rétracté devant la levée de boucliers des syndicats patronaux (surtout de la CGPME et de l’UPA), mais aussi des régions, pourtant toutes de gauche (21 sur 22), hostiles à cette disparition, préjudiciable à l’emploi des jeunes dans le secteur marchand. Il a promis, en échange, un dispositif identique pour les entreprises de moins de 10 salariés sans donner de précision dévoilant l’approximation de sa démarche et sa méconnaissance des vertus de l’apprentissage.

Vieilles recettes déjà éprouvées

Pour la gauche, en général, le secteur marchand reste un univers impitoyable où règne la loi de la jungle, contrairement à celle des diplômes et des concours. Elle admet la concurrence, mais dans le cadre scolaire et politique, seuls domaines où la compétition est perçue comme juste et transparente. L’État vient au secours des plus démunis, il s’oppose de fait à la cupidité et à l’accumulation du capital. La gauche croit d’abord aux vertus de la redistribution, moins à celles de la création de richesse. Elle soutient de préférence la demande plutôt que l’offre et n’aime pas beaucoup la réussite individuelle, généralement parce qu’elle n’y est pas pour grand-chose… Toutefois, la compétition à outrance produit des effets désastreux : inégalités, chômage et pauvreté, les fléaux du capitalisme ou du laisser-faire. L’intervention publique est donc très utile, bien qu’elle ne soit pas toujours couronnée de succès, car elle fait rarement le choix de la mesure la moins coûteuse et la plus pertinente, en un mot, celui de l’efficience… Avec les emplois d’avenir, le gouvernement Ayrault utilise des vieilles recettes, déjà éprouvées et dispendieuses, exposant au grand jour le tropisme hexagonal pour l’assistanat. Un cautère sur une jambe de bois, une « drogue » que les politiques consomment sans modération. Ils pallient, néanmoins, à l’isolement, à l’inactivité et au développement de la pauvreté, mais incitent les bénéficiaires à n’entrevoir aucun horizon professionnel en dehors du secteur non marchand, des allocations chômage ou du RSA. Nous y reviendrons dans d’autres sujets.

Quant à l'appréciation générale de ce dispositif, il est encore trop tôt pour se prononcer de manière définitive. Nous assistons pour le moment à une montée en charge d’un programme gouvernemental encore en rodage.

Néanmoins, nous pouvons d’ores et déjà reconnaître qu'il s'accorde à nos critères de contexte. Il s’agit bien d’un public de faible niveau scolaire (niveau inférieur au BAC), malgré quelques exceptions indiquées dans notre article. Rares sont ces jeunes à payer l’impôt sur le revenu ou à vivre au-dessus  du seuil de pauvreté. La plupart sont au chômage ou sans activité depuis plus d’un an et un certain nombre devrait provenir des zones urbaines sensibles ; le pourcentage restera à vérifier lorsque le gouvernement aura rempli ses objectifs (150 000 entrées dans le dispositif en 2014).

Pour ce qui est des critères d’activité et de résultat, le dispositif -là aussi- n’est qu’à ses débuts. Bien que le gouvernement se démène pour trouver des candidats, il rencontre quelques difficultés pour atteindre ses objectifs (seulement 75 000 fin octobre alors qu’il espère 100 000 contrats signés fin décembre 2013). Nous regarderons de près les sorties vers l’emploi durable, notamment dans le secteur marchand qui représente 80% des emplois existants.

Enfin, en ce qui concerne les critères d’efficience et de qualité. Il nous faut également davantage de recul. Cependant, nous savons déjà que ce dispositif coûte très cher au contribuable. Pour se faire une idée précise, il faut y ajouter les efforts et le temps passé par les services de l’État (DGEFP et DIRECCTE), Pôle Emploi, les missions locales, les maisons de l’emploi et tous les employeurs concernés. Un coût global par personne embauchée à temps plein qui se situe probablement entre 20 000 et 30 000 euros par an. Les emplois d’avenir s’adressent essentiellement aux employeurs du secteur non marchand (collectivités territoriales, établissements publics, hôpitaux et associations) où les gisements d’emplois pérennes ne sont plus garantis, à cause de la crise et du déjà très haut niveau de nos dépenses publiques (57% du PIB). Les budgets publics ne sont pas extensibles  à volonté, le gouvernement devra trouver le moyen de faire des économies sur d’autres postes budgétaires pour financer le dispositif, malgré les hausses d’impôts qu’il a prévues en 2014.

 

Tribune rédigée par Pierre Gandossi pour Efficience Emploi le, 30 octobre 2013