Le principe de précaution prévaut sur la reprise de l’emploi

En France, le principe de précaution prévaut sur la reprise de l’emploi.

L’épidémie de Covid-19, apparue d’abord en Chine et ensuite en Europe et aux États-Unis, est parvenue à bloquer une bonne partie de l’économie mondiale (1). Depuis 3 mois, une grande partie de la France se retrouve paralysée et dans la nécessité de faire appel au chômage partiel. Aux États-Unis, pays de Donald Trump, le taux de chômage est passé sur la même période de 3 à plus de 15% de la population active.

En France, le principe de précaution prévaut sur la reprise de l’emploi. Résultat, des secteurs importants de l’économie sont encore à l’arrêt ou redémarre lentement. Ni les employeurs, ni les salariés ne semblent pressés de reprendre leur activité. La peur d’une recrudescence de la contamination reste ancrée dans les esprits. Les conditions de travail n’apparaissent pas toujours sereines pour se remettre aussitôt au travail.

La santé des français ne doit encourir aucun danger. Une assurance que les pouvoirs publics et les autorités médicales ne sont pas en mesure de leur donner.

Le protocole sanitaire reste en vigueur, le port d’un masque et la distanciation physique sont recommandés. La sortie progressive du confinement, commencée le 2 juin, durera tout le mois, voire jusqu'au mois de septembre. Elle énerve celles et ceux qui veulent reprendre une vie normale. Elle s'accompagne d'une récession sans précédent.

Dans un tel contexte, comment le gouvernement peut-il relancer l’économie du pays ?

4,5 millions de chômeurs de catégorie A fin avril

Selon la Dares (2), le chômage partiel en France toucherait plus de 13 millions de salariés au 2 juin 2020. C’est-à-dire un salarié sur deux. Comme il s’agit de demandes d’autorisation préalable, toutes ne seront pas acceptées. Le ministère du travail donne un chiffre plus précis : à la fin du mois d’avril, 8,6 millions de salariés se trouvaient en chômage partiel (demandes acceptées). Le gouvernement estime le coût du dispositif à 31 milliards d’euros pour l’année 2020.  

Matignon prévoit un déficit budgétaire de 11% du produit intérieur brut (PIB) amenant l’endettement public du pays à 121% de son PIB en fin d’année. Tous les secteurs sont concernés par cette baisse brutale de l’activité : l’industrie, la construction, les administrations et les services domestiques.

Fin avril, notre pays comptabilisait 4,5 millions de chômeurs de catégorie A n’ayant aucune activité dans le mois écoulé. Ce chiffre élevé provient d’une hausse soudaine de 22,6% en un mois du nombre de demandeurs d’emploi (+ 843 000 fin avril). D’après les statistiques officielles, il s’agit d’une hausse sans équivalent depuis 1996.  

Déjà 500 000 entreprises bénéficient d’un prêt garanti. Cela représente 85 milliards d’euros, bientôt 100 milliards, selon la Banque publique d’investissement (BPI). Malgré tout, beaucoup ne reprendront pas leurs activités. Les aides pour les maintenir en vie ne suffiront pas à les sauver. Les entreprises de moins de 50 salariés se montrent les plus touchées (Dares). Un demi-million d’emplois ont été détruits au 1er trimestre 2020. Il faudra attendre les mois de septembre et d’octobre pour commencer à constater véritablement le nombre de faillites et d’emplois supprimés.

« Le maintien du chômage partiel durera le temps nécessaire »

Muriel Pénicaud, ministre du travail, fait remarquer que le gouvernement planche dès à présent sur un plan de soutien aux jeunes et à l’apprentissage pour la rentrée de septembre. Elle prévient que « le maintien du chômage partiel ou de l'allocation partielle de longue durée (APLD) durera le temps nécessaire. Une négociation est prévue avec les syndicats » Elle concède que ce dispositif ne s’éternisera pas. Néanmoins, sa durée pourra atteindre deux ans. Pour recevoir l'aide de l’État, les entreprises devront maintenir leurs emplois et prodiguer des formations. Depuis le 1er juin, l’État ne rembourse plus que 85% du coût de chaque emploi, hormis pour les secteurs les plus touchés par la crise, comme le tourisme et la restauration.

Le salarié en chômage partiel continue de percevoir 84% de son salaire net antérieur. Par la suite, il se pourrait que ce montant soit revu à la baisse, moins de 60% du salaire brut sur les 12 derniers mois, comme pour le chômage classique.

Pour la première fois dans l’histoire de nos sociétés développées, la santé de nos concitoyens prime sur l’économie. La formule présidentielle « quoiqu’il en coûte, l’État paiera », restera graver dans les mémoires. Avec le protocole sanitaire toujours en vigueur, le port d’un masque et la distanciation physique sont recommandées. On se demande quand l’activité économique reprendra totalement ?

Le principe de précaution devient le leitmotiv des français

Qu’ils soient parents d’élèves, consommateurs, salariés ou employeurs, tous semblent d’accord pour s’interdire de prendre le moindre risque. Malgré l’arrivée des masques et des tests en grand nombre, beaucoup d’entre eux ne paraissent pas pressés de reprendre la route de l’école (pour leurs enfants) et le chemin du travail. Pour certains syndicats, les conditions de travail n’offrent toujours pas de garanties suffisantes pour se remettre sereinement au travail.

Sur les lieux de travail, l’administration exige l’application de procédures sanitaires strictes. Des protocoles de continuité qui ne sont pas toujours disponibles ou respectés. Du côté du patronat, on redoute les litiges et les contentieux avec le personnel en cas de reprise trop hâtive de l’activité. La responsabilité civile et pénale des employeurs est engagée. L’exemple d'Amazon incite à la circonspection, contrainte de fermer temporairement ses plateformes de distribution pour non-respect de la réglementation. Le principe de précaution devient le leitmotiv des français.

En attendant, les intentions d’embauche semblent gelées ou reportées au mois de septembre, sauf exceptions. Ce qui augure une société de plus en plus inquiète et de moins en moins en phase avec les enjeux économiques du moment. D'ailleurs, rares sont ceux qui envisagent de sacrifier leurs vacances ou leurs RTT. Leur vie privée semble passer avant le travail, les entreprises et l'économie nationale.

Plus de 40 milliards d’euros de déficit pour la sécurité sociale en 2020

Par voie de conséquence, les comptes de la sécurité sociale devraient accuser en 2020 un déficit de plus de 40 milliards d’euros, selon le ministre des comptes publics, Gérald Darmanin. Le déficit de l’UNEDIC devrait atteindre lui les 50 milliards d’euros dès le mois de juin. Toutefois, le ministre s’empresse de préciser que ces prévisions restent optimistes. Elles sous-entendent que le gouvernement assimile l’idée que le principe de précaution prévaut sur la reprise de l’emploi.

L’opposition politique demeure également sur la réserve. Autant d’argent public consommé en si peu de temps invite à la prudence. Le principe de précaution est inscrit dans notre constitution, il parait difficile de faire un procès d’intention au Président Macron en le qualifiant de trop libéral. Même les plus médisants admettront que sur ce point ses paroles coïncident avec ses actes. Le Coronavirus a suffi à le faire changer de politique. Il parle de se réinventer. Le voilà redevenu le protecteur de tous les français, un postulat qui n’arrange pas les affaires du rassemblement national et des partis de gauche, « grands dépositaires de la souffrance des français » …

Une politique difficilement tenable

La question qui se pose maintenant est de savoir si le gouvernement pourra continuer à mener une politique budgétaire déficitaire ? Une politique qui sera difficilement tenable à long terme.

Apparemment, il compte pour l’instant sur une aide de l'Union Européenne. On évoque un grand emprunt de 500 ou 750 milliards d'euros effectué en commun entre plusieurs pays. La destination des fonds et les modalités restent à définir. Certains pays rechignent à partager des dettes futures avec d’autres plus imprévoyants. Mais la Chancelière allemande, Angela Merkel, aurait donné son accord. Ce grand emprunt viendrait s’ajouter éventuellement aux prêts à taux zéro injectés dans l’économie par la banque centrale européenne (BCE).

Sans crier victoire trop tôt, ce serait le début d’une solidarité économique européenne. Une Europe qui protège et qui agit au lieu de s’user à réglementer notre vie quotidienne.

Les salaires stagnent depuis 40 ans

D’après Patrick Artus, économiste, les salaires stagnent dans tous les pays de l’OCDE depuis 40 ans à cause de la maitrise de l’inflation et l’envolée du crédit (3). Sur ces 30 dernières années, l’augmentation des gains de productivité des entreprises se montre supérieure (49%) à celle des salaires (23%). Cette théorie expliquerait l’aggravation des déficits publics et notre impossibilité à les renflouer.

D’où l’idée d’un certain nombre d’économistes, plutôt keynésiens et de gauche, d’augmenter les salaires et d’annuler les dettes contractées auprès de la BCE. Cette hypothèse permettrait de diminuer nos déficits courants, mais entrainerait une dépréciation monétaire de l’euro, lourde de conséquence pour l’épargne et l’investissement.

Cependant, la protection sociale en France représentait déjà plus d’un tiers du PIB avant l’arrivée de l’épidémie. Occulter son poids dans l’économie parait gênant. Plus de 20 millions d’assurés sociaux (retraités, chômeurs, familles, publics prioritaires etc.) perçoivent un revenu social régulier.

En effet, tous les revenus, surtout les salaires, subissent des prélèvements obligatoires qui diminuent le pouvoir d’achat des entreprises et des ménages. En d’autres termes, la hausse des salaires semble consubstantielle à la baisse des dépenses publiques…

La bureaucratisation prend une telle ampleur

Aujourd’hui, on ne voit pas comment la France pourrait s’en sortir seule ? Ce qui ne veut pas dire que les français ne doivent pas agir par eux-mêmes. Ils doivent comprendre que l’État n’est que le prolongement de leur consentement à l’impôt. Leurs votes lors des élections et leurs contributions (impôts, taxes et cotisations) matérialisent leurs options.

A cet égard, les propositions des souverainistes, de gauche comme de droite, paraissent dénuées de fondement : l’isolement n’apporterait que récession, chômage et pauvreté. La France ne possède ni le poids économique, ni la puissance militaire des États-Unis et de la Chine. L’interdépendance économique et la coopération entre les États n'empêchent pas l’autonomie et la prise d’initiative sur le terrain.

La bureaucratisation prend une telle ampleur que plus aucun parti politique ne semble en capacité de pouvoir l’arrêter. Nous l’avons vu lors cette épidémie, les pays démocratiques les moins touchés par le virus ont paru plus pragmatiques et moins dirigistes. 

En Europe, « Les buveurs de bière », les germaniques, les scandinaves et les néerlandais, se considèrent comme de meilleurs gestionnaires que « les buveurs de vin » des pays du sud que sont la France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal. Leurs taux de chômage et d’endettement plus faibles tendent à prouver le bien-fondé de leurs pratiques et expliquent les raisons de leurs divergences avec les pays latins. Avec le Covid-19, les ressentiments se montrent plus feutrés, mais leur avis reste la même.

Cependant, sans la recherche d’une convergence, l’Europe communautaire éprouvera des difficultés à se renouveler et à s’imposer comme il se doit.

Dénationaliser un certain nombre de services publics

Pour que notre pays s’en sorte, il faut qu’il travaille et qu’il produise plus ! Il doit rechercher l’efficience dans tous les domaines (transition énergétique et écologique, nouvelles technologies, éducation, formation professionnelle, dialogue social, solidarité, administration). Une tâche immense qui nécessite de responsabiliser et de faire confiance. Cela passe par la coopération entre les hommes, mais aussi par l’acceptation de la concurrence et de l’innovation. Cela requiert enfin de dénationaliser un certain nombre de services publics qui montrent depuis longtemps leurs limites.

Cette fonctionnarisation de la vie publique empêche toutes réformes de fond. Elle oblige les décideurs publics que sont les élus à accroître la dépense publique sans pouvoir véritablement changer le système de l’intérieur. Dans ce pays, on ne peut plus rien faire sans que cela dégénère en manifestations, révoltes, violences ou blocages de l’économie.

Les élus craignent l’impopularité et réagissent surtout aux contestations des minorités agissantes. Face à une telle adversité et à une telle complexité, le principe de précaution devient la règle. Finalement, on peut supposer que c’est comme cela que la bureaucratie prend le pouvoir. Lorsque le pouvoir politique ne sait plus dans quel sens gouverner. Devant l'hésitation ou la faiblesse des politiques, les fonctionnaires deviennent les seuls garants de la cohésion nationale.

L’exemple de l’hôpital démontre ce cas d’école. Les querelles entre soignants et administratifs, pourtant tous fonctionnaires, sont récurrentes. Dans cette lutte pour savoir qui sera le plus légitime, leur hostilité devient incontrôlable. Pour calmer les esprits les plus survoltés, on dilue les responsabilités et les pouvoirs. Ainsi, plus personne ne semble en mesure de prendre la moindre décision, hormis le Président de la République, seul à incarner encore un minimum d’autorité.

Selon Jean de Kervasdoué, économiste de la santé, « pour faire des économies et recouvrer une forme d’efficacité, l’hôpital public doit changer son mode de gouvernance et introduire davantage de gestion privée » (4). Une sacrée gageure ! Notre vieux pays semble incapable aujourd’hui de relever un tel défi.

L'omnipotence publique n'apporte pas les résultats escomptés

Le même problème se pose pour le service public de l’emploi. Sa situation monopolistique n’encourage pas les acteurs du dedans et autour de lui à prendre leur destin en main. Comme si rien n’était possible sans les bonnes grâces de l’État, dont il est le bras armé. Combien de temps allons-nous continuer à reproduire les mêmes erreurs ? Dans un pays administré comme la France, l’État et les collectivités territoriales sont les acteurs inévitables de la lutte contre le chômage. Hélas, cette omniprésence publique n'apporte pas les résultats escomptés...

En France, lorsqu'il s’agit d’emploi, la puissance publique est rarement absente. Elle se mêle de tout et impose sa technostructure. Un principe de précaution qui coûte cher à l’économie et aux français.

Lire nos articles : les inconvénients du modèle français et le modèle français n’incite pas à faire mieux

 

Tribune rédigée par Pierre GANDOSSI pour Efficience Emploi le, 12 juin 2020

 

Notes et bibliographie

(1) Une mise à l’arrêt forcée qui oblige les populations des pays touchés par la pandémie à respecter des contraintes sanitaires hors normes pour endiguer le nombre des victimes. Le bilan, au moment où s'écrivent ces lignes, fait état de 397 388 décès dans le monde et de 29 209 en France.

Une étude menée par l’Impérial Collège de Londres juge que les mesures de confinement ont été efficaces pour reprendre le contrôle de la pandémie. Elles auraient permis d’épargner 3 millions de vies dans 11 pays de l’Union Européenne (Agence France Presse, 8 juin 2020).

(2) Direction des études et des statistiques du ministère du travail

(3) 40 ans d’austérité salariale. Comment s’en sortir ? Patrick Artus, Odile Jacob, avril 2020

(4) Qui paiera pour nous soigner ? L’asphyxie solidaire, Jean de Kervasdoué, Fayard, octobre 2017

Pour en savoir plus: www.bpifrance.fr