“L’avenir sera au dispositif le plus efficace et le moins coûteux”

Entretien avec Damien PRIVAT, directeur de la mission locale des 3 vallées dans le département de l’Essonne, en région parisienne. Poste qu’il occupe depuis 1991. La mission locale couvre un territoire doté de 53 communes et de 184 000 habitants. Elle gère un budget d’environ 1,4 million d’euros par an. Les fonds proviennent des villes et des EPCI adhérents (établissements publics de coopération intercommunale), de l’État, de la Région Ile de France, du département de l’Essonne et du FSE (Fonds Social Européen).

DSC_0348 Quelques chiffres : en 2012, la mission locale a accueilli 2 800 jeunes de moins de 26 ans dont 1 300 étaient en recherche d’emploi.  Au  cours de l’année écoulée, 873 jeunes sont entrés en emploi, 79 en alternance et 323 ont accédé à une formation. Le taux d’insertion en emploi ou en formation au 31/12/2012 s’élève à 50%, l’équivalent d’un jeune sur deux accueillis. L’équipe de la mission locale est composée de 20 personnes dont 10 conseillers, 2 chargés de relation entreprise et 1 chargé du développement économique et de l’emploi ayant également la responsabilité des programmes FSE.

Efficience Emploi : vous participez depuis au moins deux décennies à la mise en œuvre des politiques publiques de l’emploi en direction des jeunes. N’êtes-vous pas lassé globalement par leurs récurrences et leurs similitudes ?

Damien PRIVAT : si, un peu. Tout cela parce que les pouvoirs publics refusent d’évaluer les politiques de l’emploi à leur juste valeur.  Au lieu de flécher les financements publics en fonction d’un public cible et des structures concernées, on préfère donner le sentiment que c’est Pôle Emploi qui réalise son chiffre, alors que ce sont simplement les missions locales qui effectuent le travail auprès des jeunes…

Efficience Emploi : que voulez-vous dire ?

Damien PRIVAT : sur le territoire national, nous sommes une multitude d’opérateurs, alors qu’il serait plus indiqué qu’il n’y ait qu’un seul chef d’orchestre dans son domaine de compétences. Concrètement, les jeunes devraient être confiés en priorité aux missions locales et n’être reçus par Pôle Emploi que lorsqu’il n’y a pas d’autre solution. La catégorie A des demandeurs d’emploi, c’est-à-dire ceux qui sont immédiatement disponibles et sans activité, serait en revanche dévolue à Pôle Emploi ; les catégories B et C, ceux qui ont un emploi en CDD ou à temps partiel, pourraient être pris en charge par des opérateurs privés. En ce qui concerne les demandeurs d’emploi les plus fragilisés, il serait normal que leur accompagnement personnel soit identique à celui mis en œuvre dans les missions locales. Les PLIE (Plans locaux pour l’insertion et l’emploi) seraient en mesure d’assurer cette mission, mais il faudrait que leurs procédures de gestion et de coordination, dont l’efficacité reste à démontrer, soient moins pesantes et moins bureaucratiques. Il suffirait ensuite de mettre en place une classification opérationnelle en recensant : qui fait quoi et les moyens employés ? Les pouvoirs publics auraient ainsi un bon aperçu des résultats obtenus par chaque structure et seraient en mesure d’en tirer les conclusions nécessaires. Comme il n’y a plus d’argent dans les caisses publiques, l’avenir sera, me semble-t-il, au dispositif le plus efficace et le moins coûteux, celui qui offrira le meilleur rapport qualité/prix. Chaque opérateur sera dans la nécessité de rendre son offre de services la plus attractive possible, sinon pourquoi financer des actions qui n’obtiennent que des résultats nuls ou mitigés ? Pour bien me faire comprendre, je raisonne en termes d’accompagnement du public, d’accès à l’emploi et d’efficience budgétaire. A titre d’information, le prix de revient de la mission locale des 3 vallées est, à ce jour, de 472 euros par an et par jeune accueilli.

Efficience Emploi : en ce qui concerne l’organisation territoriale, que faudrait-il faire, selon-vous ?

Damien PRIVAT : il faut s’attendre à des regroupements de missions locales à l’échelle des intercommunalités. Avec le redéploiement des cantons, ma préférence va plutôt aux arrondissements et à leurs Sous-préfectures. L’arrondissement me semble la meilleure strate pour impulser au niveau local la politique voulue par l’État. Les intercommunalités sont devenues trop « politiques », au sens politicien du terme : elles ne sont pas toujours ouvertes à la confrontation des points de vue et aux échanges de bonnes pratiques. Les enjeux politiques sont devenus trop sectorisés ou trop morcelés pour que les élus locaux montrent patte blanche et acceptent ne serait-ce qu’un début de remise en cause lorsqu’il est justifié. L’État aurait tout intérêt, selon moi, à reprendre la main sur le terrain, via les Sous-préfets qui pourraient être de véritables développeurs de politiques publiques de proximité. Ce sont déjà eux qui animent le service public de l’emploi local (SPEL). Leur mission principale consiste à booster les acteurs publics et les agents économiques dans le but qu'ils coopèrent au service de l’emploi. Les Unités territoriales de la DIRECCTE (anciennes directions départementales du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle) ne sont ni assez ancrées sur le terrain, ni suffisamment à l’écoute des besoins d’un territoire. Elles sont peu crédibles pour exhorter les missions locales à améliorer leurs performances dans la mesure où l’évaluation ne fait pas partie de leur culture de travail. Dans les faits, ce sont pourtant elles, encore aujourd’hui (au travers des dialogues de gestion) qui jaugent de la pertinence et de l’efficacité des missions locales … Un comble, compte tenu que les indicateurs retenus pour juger de l’efficience des missions locales ne sont ni pertinents, ni toujours adaptés à leurs zones géographiques d’intervention. Il est rare, en effet, que l’on tienne réellement compte des besoins et des ressources de leurs territoires. Les services de l’État ont progressivement déserté les conseils d’administration des missions locales durant une longue période allant de 2000 à 2012, au point de laisser certains édiles faire n’importe quoi au nom de la décentralisation des pouvoirs. Il est temps de revenir aux fondamentaux, aux missions de base que sont l’accueil, l’information, l’orientation, le suivi et l’accompagnement des jeunes. Dans l’Essonne, nous passons de 42 à 21 cantons. C’est le moment d’agir ! Il est urgent de réduire aussi le nombre de régions et d’en venir un jour à la suppression des départements. L’arrondissement, en attendant, me semble le niveau le plus pertinent pour les missions locales, à condition que les Sous-préfets restent en poste le temps d’un mandat local. Pour réussir, il convient de leur adjoindre, à leurs mains, les services actuels des Unités territoriales des DIRECCTE pour en faire de véritables leviers d’action en collaboration étroite avec les missions locales.

Efficience Emploi : pourquoi les missions locales sont-elles maintenues, malgré leur statut hybride et leurs multiples financeurs ?

Damien PRIVAT : parce qu’elles infléchissent le taux de chômage des jeunes et qu’elles contribuent à acheter la paix sociale Comme au moyen âge, le monarque avait son trublion : la mission locale joue ce rôle de fou du roi : elle doit rester un espace neutre et original au sein duquel les acteurs de l’emploi se portent garants du suivi des jeunes et de leurs parcours. L’État doit veiller à cela et s’y tenir. Il doit également réaffirmer l’impartialité des missions locales dans leur environnement, reconnaître leurs capacités d’initiatives, consentir à leur devoir d’expérimentation et vérifier que leurs actions, entre les services rendus et les moyens octroyés, soient utiles et de qualité. Tout cela, c’est malheureusement amenuisé au fil du temps.

"Le partenariat est devenu un problème avant d’être une solution"

Efficience Emploi : Vous êtes sévère avec les acteurs publics de l’emploi ?

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Damien PRIVAT, directeur de la mission locale des 3 vallées

Damien PRIVAT : les intercommunalités ne sont pas assez objectives ; les départements, les régions et les services de l’État ne font pas mieux et ne sont pas plus exemplaires. Chaque échelon dispose de sa compétence à l’envi, mais rejette la balle, dès qu’il en a l’occasion, sur l’un ou sur l’autre, en cas de problème. Qui plus est, tous ont une fâcheuse tendance à reproduire la même chose. Chacun fait son programme et travaille dans son coin. Le partenariat est devenu un problème avant d’être une solution. Chaque échelon tire la couverture à lui sans se soucier vraiment de ce que réalise l’autre. Il faut arrêter de décentraliser, si c’est pour embaucher de nouveaux fonctionnaires. Ou alors, il est nécessaire de mettre des moyens ailleurs dans tous les interstices socio institutionnels et administratifs. Pour l’instant, nous sommes loin du compte. Les syndicats du réseau des missions locales sont trop politiques et pas assez constructifs. Leur manque de pragmatisme est notoire ! La convention collective des missions locales est un minima. A chaque mission locale de créer les conditions d’un meilleur management afin de fidéliser ses collaborateurs. Personne ne doit oublier que les missions locales sont dans l’obligation sans cesse d’améliorer le service rendu aux jeunes. Leur seul « client », c’est le jeune et personne d’autre…

Efficience Emploi : n’est-ce pas une erreur cette convention collective de branche, des accords d’entreprise auraient peut-être été suffisants ?

Damien PRIVAT : certainement, mais il est difficile de revenir en arrière. L’organisation administrative française est trop complexe : il faut que l’État reprenne ses droits dans le domaine de l’emploi, qu’il impulse et qu’il déconcentre plutôt que de vouloir tout faire lui-même. Le niveau régional est le plus adapté pour prendre des décisions en ayant à l’esprit de conjuguer l’économie et le social. L’arrondissement est le plus efficace pour l’opérationnalité. Pour qu’il y ait une cohérence, il faut une seule autorité : celle de l’État. Pour pouvoir s’imposer, celui-ci devra le faire en relation étroite avec les régions et les départements, qui, pour être plus efficaces, ne devront plus dissocier leurs compétences en matière d’action sociale et d’accompagnement vers l’emploi. Aujourd’hui, tout le monde veut être chef de file sans en assumer les responsabilités. On multiplie immodérément les espaces de gestion et de coordination, sans vérifier leur utilité. Cessons de créer des interfaces inopérantes et de produire des rapports, certes intéressants, mais qui sont ni lus, ni suivis d’effets. Mettons-nous au travail et acceptons que les missions locales soient évaluées en fonction du travail accompli et des résultats obtenus.

Efficience Emploi : vous espérez une révolution copernicienne ?

Damien PRIVAT : oui. Mais je sais que les politiques menées jusqu’à présent n’ont pas changé le fond des choses. Il est nécessaire aussi de rendre le marché du travail plus fluide et d’avoir des logements moins chers. Le retour de la croissance passe par là…

Efficience Emploi : avec les emplois d’avenir, l’État est le maître du jeu ?

Damien PRIVAT : en tout cas, tous les services de l’État sont sur le pont. Et les Préfets sont à la manette pour les résultats. Les emplois d’avenir sont utiles, en particulier pour les jeunes les moins formés. Pour que la mesure soit efficace, il faudra aller au bout du processus avec une formation qualifiante et l’obtention d’une certification donnant la possibilité aux jeunes de transférer leurs compétences vers le secteur marchand.

Efficience Emploi : les contrats de génération ?

Damien PRIVAT : pour l’instant, je n’en ai pas vus un seul à la mission locale. Cela ressemble à du parrainage. Mais nous ne sommes mêmes pas informés des entreprises qui en ont signés. Selon les sources officielles, il n’y aurait que 18 115 contrats de génération signés dans toute la France au 10 janvier 2014, dont 3 302 en Ile de France.

Efficience Emploi : cela ressemble à un début de fiasco ! Et les emplois francs ?

Damien PRIVAT : nous n’avons pas de zones urbaines sensibles (ZUS) sur notre territoire.

Efficience Emploi : certains jeunes que vous suivez ont a priori le profil, le seul hic c’est qu’ils n’habitent pas un quartier défavorisé.

Damien PRIVAT : exactement. C’est presque de la discrimination inversée. Il vaut mieux habiter une ZUS et n’avoir aucun diplôme pour trouver éventuellement du travail. Ce qui fait réagir les classes moyennes qui paient des impôts et des cotisations sociales : elles ont le sentiment déplaisant de n’avoir droit à rien, y compris pour leurs enfants, alors qu’elles contribuent largement au financement du système. C’est le cas des jeunes bacheliers qui n’habitent pas en ZUS et qui se retrouvent inéligibles aux emplois d’avenir. Ils ont sentiment qu’on les abandonne…

Efficience Emploi : et la garantie-jeunes ?

Damien PRIVAT : là aussi, pour l’instant, nous n’avons aucune information. On dirait un RSA déguisé.

Efficience Emploi : selon les orientations officielles, la garantie-jeunes vise les jeunes en échec scolaire. Cette aide sera délivrée selon les ressources de la famille du jeune concerné, comme pour l’attribution du RSA. Elle sera accouplée à un accompagnement renforcé, dont la charge devrait revenir aux missions locales. Rien ne dit que cette mesure trouvera son public et une forme d’utilité si les conditions pour l’obtenir sont jugées draconiennes et qu’elles se télescopent avec celles du RSA. Le gouvernement table sur 100 000 jeunes, ce qui n’est pas rien.

Damien PRIVAT : la déclinaison française de la garantie-jeunes semble bien modeste comparée à celle existant dans plusieurs pays européens. Ce n’est pas parce que l’on apporte un soutien matériel aux jeunes les plus fragiles et les plus en difficulté sur le plan scolaire que l’on obtient des résultats concluants. Rien que le terme « garantie-jeunes » est extrêmement connoté et je crains que cette mesure soit dispendieuse pour le contribuable. Les clubs de prévention spécialisée, dont la mission éducative est de s’occuper de ce public en particulier, disposent de budgets aussi élevés que dans les missions locales. Par conséquent, pourquoi mettre en place un nouveau dispositif ? Comme s’il n’y en avait pas assez… Dans l’Essonne, le nombre de RSA-jeunes était de 39 en 2012 et 28 en 2013. Est-ce vraiment nécessaire ? Espérons qu’elle ne dissuade pas les jeunes de se former et de chercher du travail.

 

Propos recueillis et rédigés par Efficience Emploi, le 29 janvier 2014