Existe-t-il des idées consensuelles pour inverser la courbe du chômage?

Le gouvernement de Manuel Valls cherche des solutions contre le chômage que la droite pourrait approuver au même titre que les organisations patronales et les syndicats de salariés. Autant dire, un exercice difficile: la recherche du consensus ne fait pas partie des us et coutumes de nos politiques. Plus répandue chez les partenaires sociaux, elle débouche le plus souvent sur des accords modestes où chaque partie en présence accepte de faire un petit pas en direction du collectif sans aller jusqu'à renier l'essentiel de ses idées. Néanmoins, certains syndicats de salariés sont hostiles à tout compromis avec les organisations patronales, pour des raisons idéologiques, ce qui ne contribue pas à donner une image positive et efficace du dialogue social.

Pendant ce temps, la France reste un pays rongé par le chômage: avec l'outre-mer, 10,7% de la population active est sans emploi. Dans l'Union européenne à 28 pays, le taux de chômage est à 9,8% et à 11% dans la zone euro. Ce même taux est à 4,5% en Allemagne, 5,5% au Royaume-Uni et 5,1% aux États-Unis.

Pour l’occasion, le journal du Dimanche du 23 décembre 2015 a donné la parole à plusieurs acteurs engagés dans la lutte contre le chômage. Toutes les mesures recommandées par ces personnes qualifiées nécessitent des réformes de fond que le pouvoir politique en place ne semble pas disposer à effectuer pour une simple question de survie électorale.

  • François Asselin, président de la CPME (confédération des petites et moyennes entreprises), préconise d’instaurer un contrat de travail sans charges, similaire a priori à d’autres contrats mis en place dans le passé. Un contrat utile aux TPE et aux PME qui ne perturberait pas d’autres mesures, comme par exemple, le CICE (crédit d'impôt compétitivité emploi), le pacte de responsabilité et de solidarité et les contrats en alternance (contrats d'apprentissage et de professionnalisation). Toutefois, le succès d'une mesure pour l'emploi n'est jamais garanti: il est lié au nombre de bénéficiaires, mais les bénéficiaires ne sont pas toujours ceux qui en ont vraiment besoin. Les économistes appellent cela les externalités négatives ou les effets d'aubaine d'une mesure mal ajustée qui profite d'abord aux entreprises avant de bénéficier aux demandeurs d'emploi et à la baisse du chômage. Pour qu'une exonération de charges soit efficace, il faut la cibler sur un public précis, la comparer de préférence à un public similaire qui n'en bénéficie pas, la rendre pérenne en fonction de ses résultats et l'associer, de surcroît, à une réduction des dépenses publiques pour pouvoir la financer dans la durée. Or, les gouvernements, qui se succèdent, préfèrent y renoncer ou regarder ailleurs, car cela implique de mettre en place des évaluations régulières, de reconnaître que l'on peut se tromper et de pratiquer des coupes budgétaires dans d'autres domaines (si nécessaire). Une façon de faire plutôt pragmatique qui ne correspond pas aux habitudes de nos dirigeants politiques.

    Par Pierre Gandossi

  • Augustin Landier est économiste à l’école d’économie de Toulouse et membre du CAE (comité d’analyse économique), instance chargée d'éclairer les orientations économiques gouvernementales. Il propose de développer des plates formes numériques, à l'image d'UBER, pour fluidifier l’économie, en particulier dans les services, secteur où il y a encore beaucoup d’emplois à pourvoir et à créer pour les personnes peu qualifiées. Une révolution dans un pays comme la France, où la modernisation de l’économie et la concurrence sont des mots qui suscitent trop souvent incompréhension, inquiétude, malaise, colère ou mépris. Avant que l'application d'un tel traitement soit considérée comme bénéfique pour notre économie, l’opinion publique devra faire son mea-culpa et accepter de voir disparaître une flopée d’emplois subitement devenus trop chers, parce que reliés aux corporations et aux salaires, grevés de charges sociales (1). Pas certain que le gouvernement actuel y perçoive un quelconque intérêt, le pari est trop risqué pour lui, il se mettrait à dos une grosse partie de son électorat…
  • Laurent Bigorgne est directeur de l’institut Montaigne, un think tank ou un laboratoire d’idées libéral, proche du patronat. Il recommande une réforme de l’apprentissage sans augmenter les subventions. Selon lui, le problème est l’absence de pilotage du système. Chaque acteur tire la couverture à lui et veille (comme le lait sur le feu) à ce que la collecte et la répartition de la taxe d’apprentissage lui échappent le moins possible. Cet expert des questions économiques et sociales rêve d’un système de formation moins académique, où le préapprentissage retrouve la place qui est logiquement la sienne dans les collèges et où l'enseignement professionnel et l'apprentissage sont moins délaissés aux dépens des lycées généraux et de l’enseignement supérieur (formations post baccalauréat). En effet, tout le monde ne peut pas devenir employé de bureau ou cadre, en particulier dans un pays où la croissance n’est plus assurée dans la durée (2). Notre système éducatif ne valorise pas assez les métiers manuels et les emplois à domicile. Pourtant, ils ont plus d’avenir et sont plus utiles que la plupart des emplois administratifs, même si certains sont mal payés. Raymond Barre, ancien premier ministre, faisait le même diagnostic à la fin des années 70, il n'a jamais été écouté. Le "meilleur économiste de France", comme on le surnommait à l'époque, avait peut être un style un peu trop condescendant. Il ne donnait pas le sentiment que des membres de son entourage auraient été ravis d'exercer de tels métiers; métiers qui restent aujourd'hui mal considérés par beaucoup de français, notamment par une partie des élites et des enseignants. Pour que cela change, il faudrait parvenir à faire évoluer les mentalités (loin d'être gagné), réformer le "mammouth" Éducation Nationale et revoir le système de financement de l'apprentissage. Trois missions hors de portée d'un pouvoir politique qui souhaite se faire réélire ou limiter les dégâts lors des prochaines élections présidentielles.
  • Claire Hédon est présidente d’ATD Quart Monde, une association reconnue d'utilité publique qui lutte contre la misère et l'exclusion. Elle demande l’application du programme "Territoires zéro chômeurs de longue durée". Lequel consiste à utiliser autrement les 33 milliards d’euros que cela coûte (en aides sociales et en pertes de recettes fiscales) pour faire embaucher par des entreprises privées des chômeurs de longue durée, au moins au Smic et de préférence en CDI... "Ces emplois nouveaux ont vocation, dit-elle, à répondre à une demande de services qui n’est pas satisfaite aujourd’hui parce que trop chère." Elle pense au soutien scolaire, à l’accompagnement des personnes âgées, à l’entretien des jardins partagés, à l’aménagement des sentiers de randonnée, etc. "Ces prestations seraient payées par le client mais à un prix abordable." Cette proposition serait en bonne voie. Elle est portée par le député PS Laurent Grandguillaume et a été votée à l’unanimité à l’Assemblée Nationale, le 10 décembre 2015. Elle passe au Sénat le 13 janvier 2016. Même Xavier Bertrand, ancien ministre de l’emploi et du travail, serait intéressé pour mettre en œuvre ce projet dans la toute nouvelle région Nord-Pas-de-Calais-Picardie qu’il vient de ravir à la gauche et au nez et à la barbe du Front National. Le dispositif serait expérimenté pendant 5 ans dans différents territoires ruraux et urbains. L'idée générale est de subventionner l'emploi non qualifié plutôt que l'assistanat. En fait, rien de vraiment nouveau, simplement une prise conscience que le modèle de l’insertion par l‘activité l’économique (IAE) n’est pas si mauvais que cela. Il y a 25 ans déjà, certains acteurs de l’IAE proposaient, pour lutter contre le chômage de longue durée, de transformer une partie des aides sociales en heures de travail, à l’image des entreprises d’insertion et des associations intermédiaires, sauf qu’on ne parlait pas encore de CDI. Le CDI permet surtout aux salariés d’obtenir un prêt bancaire et d’accéder à un logement, ce qui n’est pas négligeable. Faut-il d’ailleurs que le CDI soit le seul ou l'unique contrat de travail pour insérer durablement dans l'emploi ? Tant que notre législation du travail reste aussi réglementée et défavorable à l’insertion des publics les plus en difficulté, il n’est pas certain que ce soit la meilleure solution. En attendant, le gouvernement de Manuel Valls lance la prime d'activité qui se substitue au RSA activité et à la prime pour l'emploi. Elle sera effective dès le 1er janvier 2016 (voir notre article Le RSA en question). En tout cas, une mesure moins risquée et moins onéreuse sur le papier (4 milliards d'euros) que celle présentée par la présidente d'ATD Quart Monde.
  • Paul Duan est cofondateur de l’ONG Bayes Impact, spécialisée dans les nouvelles technologies de l'information et de la communication. Il exhorte Pôle Emploi à partager les données qu'il centralise sur les chômeurs de longue durée, notamment leurs formations, leurs parcours et les entreprises par lesquelles ils sont passés. Dans ces conditions, "il est possible, observe-t-il, de les exploiter plus efficacement. Nos outils informatiques peuvent permettre aux demandeurs d’emploi de mieux définir leurs stratégies de recherche et d’établir une liste des endroits et des entreprises où se trouvent les meilleures formations et les meilleurs emplois pour chacun d'entre eux". Il a commencé à travailler avec Pôle Emploi et le ministère du travail. Selon lui, "le projet est ambitieux, mais l’utilisation de ces données ne nécessite pas de moyens colossaux". Pour Christine Kerdellant, journaliste éditorialiste au magazine l’Express (3), "Pôle Emploi ne peut pas échapper à l'ubérisation de la société. Son supposé leadership est déjà remis en cause par plus de 500 sites internet de recherche d’emploi qui coexistent autour de lui". Une concurrence qui ne fait que commencer provoquant des contrariétés chez ses agents et ceux du ministère du travail. Ceux-ci n’apprécient guère certainement d’être dépossédés petit à petit de leur pouvoir régalien. En bonne conseillère, elle suggère à Pôle Emploi désormais de concentrer ses missions sur l’accompagnement des publics. Hélas, nous savons bien à Efficience Emploi que son cœur de métier n'est ni l'accompagnement, ni le suivi, ni le contrôle des demandeurs d'emploi, mais plutôt leur inscription, leur indemnisation et leur mise en relation avec les employeurs. Pôle Emploi est une maison beaucoup trop administrative pour accepter aussi facilement un changement de cette nature qui pourtant va s'imposer de lui-même. A moins que ses partenaires (collectivités territoriales) ou ses prestataires continuent de faire (en partie) le travail à sa place. La question est de savoir si un pouvoir politique et son administration seront capables d'admettre ces mutations inévitables? En gros, d'avouer leurs incompétences à gérer et à évaluer l'efficacité des structures et des dispositifs publics mis en place pour lutter contre le chômage. Rien n’est moins sûr...

En clair,  des idées intéressantes, mais difficilement réalisables pour être reprises en bloc par un gouvernement quel qu'il soit. Notre économie est trop figée et trop segmentée pour s’ouvrir au changement et cautionner, même a minima, le bien-fondé des réformes présentées ci-dessus.

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La formation ne remplace pas l’emploi

Dans le même hebdomadaire, Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, à la tête du syndicat le plus important de France, constate que « chacun cherche sa martingale », autrement dit, sa recette pour inverser la courbe du chômage. Selon lui, il faut que les entreprises rendent des comptes en contrepartie des exonérations et des subventions dont elles bénéficient. "Les salariés souffrent du manque de reconnaissance. Il faut, dit-il, qu'elles investissent,  mais également qu'elles forment et rémunèrent mieux leurs salariés, au lieu de chercher coûte que coûte à réduire leurs coûts en personnel. C'est l'intérêt des employeurs de motiver et de faire travailler ensemble les femmes et les hommes qui composent les entreprises", seule manière, d'après lui, pour qu'elles restent crédibles et compétitives. "Il faut aussi, insiste-il, former les chômeurs aux métiers en tension, à la transition énergétique, à la transition numérique, aux emplois de demain et aux savoirs fondamentaux pour que chacun d'entre eux possède une plus grande chance de travailler tout au long de sa vie."

Sur tous ces points, nous n’avons rien à redire, le gouvernement devrait s’en inspirer pour présenter son plan anti-chômage du mois de janvier 2016. Il annonce de nouvelles aides à l'embauche, la revalorisation des filières de l'apprentissage, la généralisation du service civique et la mise en formation massive d'au moins 500 000 chômeurs dans un délai qui reste à préciser. Ce énième plan, apportera-il une réponse suffisante au problème chronique du chômage ? Hélas, nous pensons que non. Comme nous l’avons déjà indiqué sur notre site, la formation ne remplace pas l’emploi. Elle n’est pas une potion magique susceptible de faire baisser le chômage, si ce n’est de manière artificielle en retirant des chiffres officiels ceux qui suivent une formation. De plus, nous sommes curieux de savoir comment le gouvernement va s'y prendre pour atteindre ses objectifs, en l'occurrence, quels sont les leviers structurels et les moyens financiers dont il va pouvoir disposer?

La formation professionnelle, pour être efficace, doit être évaluée de façon régulière, notamment pour savoir si elle rend les salariés moins vulnérables au chômage ou si elle débouche vraiment pour les chômeurs concernés sur un emploi et une professionnalisation durable dans un secteur d’activité déterminé. Pour l’instant, nous ne voyons rien venir de cet ordre, à part de belles déclarations d’intention, à l’instar de celles du Président de la République, François Hollande, qui souhaite que chaque jeune soit en emploi ou en formation ou celles de Bernard Tapie, qui dans le même journal, annonce son retour possible en politique et la présentation prochaine d’un plan anti-chômage; un plan qui consisterait à interdire le chômage des jeunes. Une "grande ambition" ou de la démagogie pure et simple, on se demande pourquoi personne ni a pensé avant lui...

 

Tribune rédigée par Pierre Gandossi pour Efficience Emploi le, 27 décembre 2015

 

Références bibliographiques :

  • (1) L’État de connivence, en finir avec les rentes, Jean Marc Daniel, Odile Jacob, septembre 2014.
  • (2) Dormez tranquilles jusqu’en 2100 et autres malentendus sur le climat et l’énergie, Jean-Marc Jancovici, Odile Jacob, novembre 2015.
  • (3) La chronique de Christine Kerdellant, n°3347 de l’Express du 26 août 2015.